Fantaisie orchestrale pour tous les sens

Ce n’est pas la première fois que la directrice artistique et chef Véronique Lacroix marie musique contemporaine avec univers visuel lors des concerts de l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+). Après l’opéra bédé Les Aventures de Madame Merveille (2010) et Les Cinq As (2011), elle nous présente maintenant L’Amour sorcier, fantaisie orchestrale avec grand écran. Ce spectacle, conçu en « forme d’arche »  autour de l’œuvre de Manuel de Falla du même nom, intègre des créations d’Analia Llugdar et d’Andrew Staniland ainsi que Nine Proverbs d’Ana Sokolović, comme autant de « fenêtres » ajoutant une autre dimension à la musique de ballet de Falla.

Mais revenons à l’aspect visuel qui a particulièrement piqué ma curiosité lorsque je me suis entretenue au téléphone avec Mme Lacroix et qui est en train de devenir la marque de l’ECM+. Pourquoi est-ce important pour elle de développer autant l’approche scénographique de ses concerts? Elle me dit que depuis le début de la fondation de l’ECM+, il y a 25, elle a toujours eu le souci d’avoir un fil conducteur lors de ses concerts. Ces dernières années, avec l’ajout d’un écran transparent qui permet de projeter des images tout en laissant paraître l’orchestre derrière en filigrane, c’est tout le monde de l’image qui s’est venu s’ajouter pour renforcer l’unité du spectacle.

Elle m’explique les vertus de son approche, particulièrement en musique contemporaine :
« La musique savante cherche volontairement à dépasser les frontières, à trouver des sons inouïs qui confrontent l’auditeur à l’inconnu. Comme l’oreille est le sens le plus craintif – celui qui détecte les pas d’un malfaiteur qui nous suit dans la rue ou qui nous réveille en pleine nuit lorsqu’un intrus entre chez nous – il est un de ceux qui suscite le plus facilement le sentiment de la peur. La musique contemporaine, formée de codes langagiers non familiers, devient donc facilement un terrain peu rassurant pour notre subconscient. Le fait de développer une partie visuelle pour accompagner le concert a pour effet de rassurer le nouveau venu à cette recherche intense de sonorités et de le guider dans son voyage imaginaire. »

Cette fantaisie orchestrale serait donc un excellent moyen pour les non-initiés de goûter à la musique contemporaine, et pour tous, de vivre une expérience qui sort de l’ordinaire.

L’Amour sorcier sera présenté mercredi à la Salle Pierre-Mercure.

Pour un aperçu vidéo du concert cliquez ici .

par Claire Cavanagh

DE L’IMMOBILISME DU MOUVEMENT

(Les opinions exprimées dans cette publication sont uniquement celles de l’auteur et ne représentent pas nécessairement celles de la SMCQ.)

Chères lectrices et chers lecteurs,

le sprint des manifestations sociales et étudiantes du début de la semaine étant désormais terminé, votre gréviste de chroniqueur se remet au travail pour vous faire une dernière critique : celle du concert bénéfice qui, jeudi soir dernier, clôturait la saison de la SMCQ.

C’est en présence d’un auditoire relativement nombreux que l’ensemble de la Société de musique contemporaine du Québec, sous l’habituelle direction de Walter Boudreau,  a partagé la scène de la salle Pierre Mercure avec La Pietà que dirige Angèle Dubeau ; alliance surprenante d’un soir, placée sous l’effigie d’une musique du XXème siècle rendue accessible, comme le formulait Boudreau dans son « Mot du Directeur artistique », au commun des mortels. Il faut dire que les répertoires minimaliste et répétitif (le plus souvent combinés) ont la réputation de donner accès à la musique de notre siècle assez facilement, les œuvres qui les composent, aux vertus souvent hypnotiques et aux gestes récurrents, donnant habituellement la chance au mélomane le plus instinctif de s’immerger dans le son, de les goûter sans de trop grandes difficultés.

Les musiciens de la SMCQ ouvraient le concert en interprétant Et je reverrai cette ville étrange de Claude Vivier, geste palindromique faisant se refermer la saison comme elle avait été entamée : rappelons qu’en septembre dernier avait été entendue, en concert d’ouverture, la très semblable Greeting Music du même compositeur. Écrite dans la manière homophonique caractéristique de son auteur, cette pièce ne culmine pas : c’est du Vivier, sans être du grand Vivier, quelque chose d’élégant qui pourrait être un exercice de style bien mené, mais un peu affadi par la répétition. La section centrale, où la percussion fait éclore un sentiment d’enfance facilement rattachable à la poétique du compositeur, évoque une nostalgie lointaine qui, au sein de cette pièce au caractère plus grave, fait penser au faste et à la niaiserie grotesques de ces enfants jouant aux nobles dans l’« Allégorie » des Dernières fêtes de Giraud : « Ils sont très jeunes et très vieux / Charme enfantin, grâce sénile! / À la fois tristes et joyeux / Ils ont dix ans, peut-être mille. […] J’écoute, comme un vol d’oiseaux / S’effarer leurs éclats de rire / Et je crois voir au fond des eaux / Danser des figures de cire. »

La pièce Pop Art de Régis Campo a aussi quelque chose d’enfantin, bien que cet aspect soit ici plus léger et amusant. On dirait que la musique suit le programme d’un dessin (très) animé et que les nombreux jeux de sonorité ponctuent l’action : avec humour, on dirait parfois qu’on a demandé à des acteurs de jouer des personnages et des scènes de vingt ans trop vieux pour l’innocente (à lire dans le sens d’enfantin) logique qui commande le récit. Cette désillusion railleuse laisse parfois place à une tendresse épisodique, alors que se détend et se simplifie l’harmonie variant la couleur des motifs répétés, un peu à la manière du Vortex Temporum de Gérard Grisey, auprès de qui Campo a étudié. Voici une œuvre bien vivante qui donne carte blanche aux imaginations les plus avides!

C’est avec La Belle et la bête de Philip Glass que La Pietà et Angèle Dubeau ont relevé Boudreau et ses musiciens de leurs fonctions. Je garde peu de souvenirs de cette pièce de quatre éphémères minutes, sinon celui d’une course tourbillonnante qu’habitent une tendresse harmonique certaine et un lyrisme évocateur.

Plus complexe et plus intéressante m’a semblé Girandole et danses imaginaires d’Ana Sokolović. Composé pour La Pietà en 2011, il s’agit d’un beau cycle, bien écrit, uni dans ses mouvements et toujours lyrique. De toutes les pièces de la compositrice entendues au cours de cette saison hommage, Girandole figure, aux côtés de Blanc dominant, parmi celles que j’ai le plus hâte d’entendre à nouveau! Moins facile d’accès que la musique entendue précédemment, des clés d’interprétation – balkaniques – du scénario musical ont été livrées au public avant que la pièce ne soit entendue. Pour ma part, je retiens du premier et du dernier des quatre mouvements la force de leur rythme vigoureux, et tout particulièrement l’aspect rituel du premier, au cours duquel tous les registres du violon sont habilement fréquentés. Le second mouvement, feutré, évoque une plainte sur un fond de bourdon d’accordéon que se partagent les musiciennes pour l’occasion. Le calme et la fraîcheur nocturne d’un exotisme modal y sont inspirés à pleins poumons, contrastant avec les échanges pétillants du troisième morceau, au cours duquel se fait entendre un entrelacs animé de voix haut perchées de commères se confiant à demi-voix dans un secret aussi complice que douteux!

Après cette œuvre d’une belle richesse, la pièce Road Movies I de John Adams apparaît comme une pièce d’exécution périlleuse de répétitivité (évidemment, il ne fallait pas nous inquiéter pour Louise Bessette…), entêtante et entêtée, qui avance sans répit, comme un paysage parcouru à vol d’hélicoptère, mais aussi comme étant d’un intérêt moindre. Faisant appel à un moteur rythmique trahissant la main de son compositeur, cette courte musique laisse un peu sur sa faim l’auditeur connaissant le plein potentiel d’un système sans nul doute plus approprié à la riche palette des coloris orchestraux.

Dans le Mozart-Adagio d’Arvo Pärt, l’addition d’éléments nouveaux à l’œuvre originale se fait sans heurts. Les ajouts sont subtils et appropriés; rien ne jure, rien ne dérange. Une sensibilité toute moderne est gagnée par l’ajout de modes de jeu plus « vingtièmistes », alors qu’on peut dire de l’augmentation des accords qu’elle relève davantage du domaine de l’expression que de celui de l’harmonie. C’est, comme d’autres pièces de Pärt le sont également, une œuvre où l’apparente simplicité de l’approche conjugue élégamment les attentes des oreilles les moins familières avec l’esprit d’une époque bien contrastante.

Enfin, dans le surprenant Zomby Woof de Frank Zappa, dont l’arrangement a été réalisé par nul autre que l’éclectique Walter Boudreau, La Pietà conclu son programme avec énergie, humour et couleur. On ne peut passer sous silence le caractère dominant du rock-progressif des années 1970, ni plus que ces arrangements de « back vocals » qui évoquent à la fois l’éternel et incontournable Bohemian Rhapsody de Queen, et le récent The Vice du groupe finlandais Sonata Arctica. C’était là une belle occasion de revisiter nos classiques en compagnie de musiciennes enjouées!

En somme, c’est un concert plutôt facile d’accès qui fut présenté jeudi dernier et qui, espérons-le, aura su susciter un intérêt nouveau chez nombre de ces spectateurs qui n’ont peut-être pas l’habitude de fréquenter les soirées de musique contemporaine. L’approche vulgarisatrice de cette soirée, combinée au travail appréciable des musiciennes et des musiciens n’aura certainement pas manqué d’attirer leur attention sur une musique trop peu connue et dont il reste encore beaucoup à faire pour assurer la durabilité dans nos mémoires!

L’année hommage à Ana Sokolović approche de son terme, et je tiens à profiter de l’occasion pour souhaiter à notre chère compositrice tout autant de succès dans le futur qu’elle en a rencontré au cours des dernières années. La musique de notre province a connu de très vives transformations depuis qu’elle a fait son face à face avec la modernité (tout comme notre société!…) et une nouvelle génération de compositeurs a maintenant sa propre contribution à proposer (ibid. …); tous ensemble, nous participons peu à peu à l’affirmation de notre identité culturelle, et si je n’ai qu’un souhait à formuler, en ces temps économiquement difficiles, c’est que nous vivions encore de nombreuses saisons musicales, hommage ou pas, afin que nous nous affirmions toujours davantage dans notre conviction que la musique et l’art participent des forces les plus vives de nos sociétés.

par Paul Bazin

De la grande visite!

C’est avec joie que nous avons reçu au Centre Pierre-Péladeau, jeudi dernier, les 580 jeunes participant au projet  « Une école montréalaise pour tous » pour leur présenter des œuvres au programme du concert Sept portraits. En arrivant, ils ont pu faire signer leur bande dessinée par Marie Décary (auteure de la BD) ou demander à Élisabeth Eudes-Pascal (l’illustratrice) de leur faire un petit croquis en couleurs. Puis, les compositeurs-animateurs Félix Boisvert et Benoît Côté ont accueilli les jeunes mélomanes en salle pour les guider à  travers ce « voyage sonore » lors duquel l’Ensemble de la SMCQ et le Quatuor Bozzini ont interprété Pop-Art (Régis Campo), Commedia dell’Arte (Ana Sokolović) et Zomby Woof (Frank Zappa, arr. Walter Boudreau). Entre les pièces, Walter Boudreau nous a parlé des racines du Pop Art et de l’époque psychédélique de Frank Zappa alors qu’Ana Sokolović est apparue pour raconter l’histoire de chaque personnage de sa Commedia dell’Arte.

Cet événement clôturait le programme « Une école montréalaise pour tous » qui comprenait des ateliers préparatoires en classe animés par Félix Boisvert et Benoît Côté.

par Claire Cavanagh

Visite surprise dans une école!

Hier matin, les élèves de l’école Hélène-Boullé ont eu toute une surprise à leur entrée dans la classe de musique : Marie Décary (auteure de la bande dessinée Ana) et Ana Sokolović les attendaient!

Exclamations et cris de joie ont précédé les questions des enfants pour les artistes: “Quel est ton instrument préféré? As-tu déjà fait une tournée mondiale? Quelles sont tes sources d’inspiration? Comment trouves-tu les titres de tes oeuvres? Qu’est-ce que tu voulais faire quand tu étais petite? As-tu des enfants?”

Puis ce fut au tour des élèves d’offrir des surprises à leurs invitées. Ces dernières ont eu droit à des prestations musicales au piano et une jeune a même interprété une chanson traditionnelle roumaine de sa jolie voix pure.

Ana a reçu un poème d’une élève qui décrivait ce qu’elle imaginait en écoutant sa musique…

J’ai aussi demandé aux enfants quelle était leur activité préférée du projet Grand jeu / Grande écoute, ce à quoi ils m’ont répondu unanimement que c’était la composition d’une oeuvre en s’inspirant du rythme de leur nom. Certains groupes nous ont fièrement joué leurs créations aux percussions. Quel talent à cette école!

C’est la troisième fois que l’enseignante spécialiste en musique à cette école, Marie Verge, participe au projet Gand jeu / Grande écoute et fait ainsi découvrir des compositeurs à ses élèves.

Merci, Marie, pour ton enthousiasme, et merci de nous avoir invitées dans tes classes pour rencontrer tes élèves formidables. Nous avons vécu des très beaux moments!

par Claire Cavanagh

Des élèves de l’école Perce-Neige nous parlent d’Ana

Récemment, j’ai rencontré les élèves de 5e et 6e année de Nadine Gingras, spécialiste en musique à l’École Perce-Neige, qui ont découvert la musique d’Ana Sokolović grâce au projet Grand jeu / Grande écoute 2012. C’est le sourire au lèvres et les yeux brillants qu’ils m’ont parlé de cette musique qu’ils qualifient de “magique”, “comique” et même “surprenante des fois”!

Visionnez quelques extraits de l’entrevue.

La SMCQ tient à remercier Mme Gingras pour son aimable collaboration à produire cette vidéo.

par Claire Cavanagh

Nicolas Gilbert, collectionneur de sons

J’ai eu le privilège d’attraper le compositeur Nicolas Gilbert au téléphone quelques minutes pour en apprendre davantage sur la création intrigante de son oeuvre L’état des lieux en France le 19 avril dernier (voir le dernier blogue). Il m’a raconté le processus de création qui s’est étendu pendant près d’un an, en commençant par trois ou quatre mois de prises de sons dans différents lieux à Montréal. Du vieux Rosemont au Vieux-Montréal en passant par le quartier des spectacles, Nicolas s’est promené armé d’un micro dans les rues de la métropole pour recueillir des échantillons du paysage sonore. Il affirme même avoir dérobés quelques extraits sonores d’un lobby d’une certaine salle de concert…

Il lui a fallu ensuite organiser sa collection dans une grande mosaïque où l’électronique trouverait écho dans une partition instrumentale. Qu’est-ce qui a orienté la sélection des extraits utilisés? Il me répond que c’est la musicalité des “bruits”, l’aspect rythmique ou encore les hauteurs des “notes” dans les voix entendues, par exemple. Nicolas décrit le résultat final, son oeuvre L’état des lieux, comme étant un panorama de paysage urbain épuré, de style minimal, qui contrastait avec l’oeuvre foisonnante et à résonance “industrielle” de son collègue David Hudry, aussi compositeur pour le concert Paysages augmentés.

Dans son dernier courriel, Nicolas Gilbert m’écrivait:

“Je suis tout à fait enchanté de cette collaboration avec Ars Nova. Ce sont des musiciens exceptionnels qui ont fait un travail tout en finesse sur ma pièce et sur celle de David Hudry. En plus, Ars Nova est vraiment une espèce de “famille” : tout le monde se connaît bien, l’ambiance est on ne peut plus décontractée, ce qui aide à aller au fond des choses. Le concert dans son ensemble est quelque chose de tout à fait particulier, très unifié malgré les contrastes stylistiques entre les oeuvres, très poétique, tout imprégné de l’univers inimitable de Luc Ferrari. J’ai bien hâte de vous faire entendre ça…”

par Claire Cavanagh

Une première commande financée par le fonds Gilles Tremblay

Géraldine Keller © Arthur Péquin

“La pièce de Nicolas joue sur le mystère, la répétition nous plongeant dans une ambiance particulière calme et tenace, laissant libre cour à l’imagination et l’improvisation. Sa pièce est libre mais dans un déroulement affirmé nous emportant dans les ambiances de Montréal.”

Ainsi Benoist Baillergeau, directeur artistique d’Ars Nova,  décrivait-il L’état des lieux, oeuvre de Nicolas Gilbert, créée jeudi dernier à l’hippodrome de Douai (en France) dans le cadre du spectacle Paysages augmentés. Ce projet, fruit de collaborations entre la SMCQ et des organismes français, explore le genre musical de paysages sonores et sera repris à Montréal prochainement. L’état des lieux est la première commande de la Société de musique contemporaine du Québec réalisée grâce au fonds Gilles Tremblay.