De la nécessité de l’haïku, un entretien avec Sandeep Bhagwati

À la suite du séisme qui a touché la ville de Fukushima au  Japon en 2011, Sandeep Bhagwati a écrit 17 Miyagi Haïkus.

Mettre en musique la nature déchainée grâce au haïku donne l’occasion à l’artiste de créer un espace mouvant où le chaos et l’ordre se répondent. La pièce sera jouée dans le cadre du festival Montréal/Nouvelles Musiques le 4 mars, Sandeep Bhagwati nous donne quelques pistes pour mieux appréhender son projet musical.

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« La beauté est l’ordre.

Pas de place pour le chaos et la peur

Pourtant—il y a la musique »

Vous avez commencé à écrire spontanément 17 Miyagi Haïkus à la suite de la catastrophe de Fukushima en 2011. Le haïku est une forme poétique qui a un aspect musical très fort. Est-ce une des raisons qui vous a poussé à utiliser cette forme plus qu’une autre?

Ce n’est pas seulement à cause de sa musicalité, c’est surtout parce qu’elle est intimement liée à la nature, aux saisons. L’évocation de la nature y est souvent très belle. La catastrophe de Fukushima montre la nature dans toute sa cruauté et la forme restreinte de l’haïku est pour moi une nécessité afin de canaliser la violence et regagner un certain ordre. J’ai d’ailleurs récemment lu qu’à l’époque, au Japon, les gens ont eu la réaction d’écrire des haïkus spontanément; il y en a toute une collection. C’était une forme de réaction collective.

En fait, 17 Miyagi Haïkus a d’abord été écrit à la suite d’une réponse artistique de la Société des Arts Technologique de Montréal par un rassemblement d’artistes qui ont exprimé leur solidarité avec le Japon. Environ une cinquantaine d’artistes sont venus et ont créé de nouvelles œuvres originales pour l’événement. Moi j’ai écrit de nombreux poèmes et créé cette pièce sans savoir avec quels musiciens. À un moment de l’écriture je ne savais pas trop vers quoi j’allais. J’ai donc laissé ouvert l’instrumentation et réalisé une répétition avec toute sorte de musiciens, du classique au jazz en passant par le rock. Je me suis retrouvé chef d’orchestre d’improvisation, j’ai moi-même improvisé ma direction de cet orchestre. Cet événement a duré une vingtaine de minutes. C’était une chose qui bougeait très vite. Une répétition puis le concert.

Le haïku est très codifié, cette contrainte présente t-elle un intérêt pour la créativité?

Chaque contrainte nous apporte des opportunités qui structurent. La confusion d’images et de sons qui était dans ma tête a trouvé un moyen de se cristalliser grâce au haïku.

Il y a quelque chose de très visuel dans les mots que vous employez ainsi que dans votre musique.

Oui c’est proche, je travaille aussi comme artiste visuel alors tous ces modes de production sont très proches. On a une idée dans un genre mais on sait que le moyen qu’on veut employer est d’un autre genre. Donc ça reste toujours ouvert.

Vous imposez aux musiciens un cadre, où la part d’improvisation est assez importante. Vous dites que vous cherchez à « perturber cet ordre strict et rationnel », vous employez même le mot « nécessaire ». Pouvez-vous me parler de cette nécessité?

D’une certaine manière la structure du haïku est une forme de réceptacle, une forme de « passoire ». Je parle de nécessité parce que cela impose un ordre, une forme stricte par rapport à la grande confusion. Je souhaite par ailleurs garder une certaine turbulence. Si j’avais fait une partition totalement écrite cela aurait été trop raffiné pour un événement d’une telle violence. C’était une sorte de cristallisation, d’une part pour la violence de la nature et de l’événement et d’autre part comme point de départ pour une description d’une turbulence dans la musique.

Le spectacle a déjà été joué à New York dans le cadre du festival Bargemusic, fragmenté en plusieurs parties. Il sera joué pour la première fois en entier à Montréal. Quelles seront les différences?

Il y a différentes interprétations qui existent déjà de chacun des 17 haïkus. Les trois musiciens Peter Evans, David Taylor et Felix De Tredici ont joué à New York dans une sorte de fragmentation. Chaque jour du festival était ouvert avec d’abord 5 haikus, 7 haikus puis 5 haikus. La structure de l’haiku (5/7/5) a ainsi été répliquée. Il a été choisi un ordre qui était structuré par leur désir de l’évènement. Dans le cadre de Montréal/Nouvelles Musiques on va tout jouer dans l’ordre afin de mieux comprendre la structure interne de la pièce.

Y aura-t-il un enregistrement de la performance ou cela risquerait de figer la pièce qui semble être en perpétuel mouvement?

Oui, c’est un des préceptes de mon travail, depuis longtemps. J’ai écrit des partitions fixes mais de plus en plus je fais des choses que j’appelle les « comprovisations » où il y a une partie composée et une partie improvisée, totalement imbriquées. On joue quelque chose de très précis tout en se déplaçant dans un espace libre. Ce déplacement est important mais la trajectoire reste fixe. Confronter l’improvisation et la composition c’est comme dans notre vie où l’on a affaire à des choses fixes et la liberté de changer à tout moment.

La partition est accompagnée par un très long texte qui détaille toute sorte de liberté que l’on peut prendre. Il est possible de jouer une pièce en solo, de jouer en combinaison avec un autre ou encore de superposer. Mais au fur et à mesure il y a d’autres règles qui s’appliquent. Chaque choix génère d’autres contraintes. Les musiciens sont appelés à naviguer dans cet espace de possibilités. Il y a toujours des modalité où l’on négocie sa trajectoire. Cela peut se manifester d’une manière différente mais l’idée est la même. Il reste une singularité, une structure assez claire et en même temps il y a toute sorte de changements possibles. J’espère que cette pièce que j’ai écrite comme « comprovisation » aura cette liberté de se transformer en restant la même chose.

En écoutant les 17 Miyagi Haïkus, j’ai eu l’impression d’entendre une sorte de prière ou du moins une quête spirituelle.

Certainement. Ce n’est peut être pas une spiritualité religieuse. Le contact avec la nature peut être une chose terrifiante, notamment avec Fukushima. Ce sentiment de terreur face à la nature est à la base de toute expérience spirituelle je crois. Un des musiciens l’a comparé à un exercice monastique, une sorte de découverte pour les musiciens d’une chose qu’ils ont en eux-même. Le musicien a souvent l’impression que beaucoup de choses sont impossibles. Il faut vraiment aller au-dessus et trouver un regard plus extatique et spirituel pour aller au delà.

 La pièce va être jouée le 4 mars et enregistrée tout de suite après, le 5 mars. Pour moi c’est une expérience très importante, les musiciens qui jouent sont extraordinaires, il faut être un musicien d’une grande qualité pour jouer cette pièce. Cela demande beaucoup d’introspection et de maîtrise de son métier. Ils ont une grande liberté d’esprit et de jeu et sont maîtres de leur instrument.

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17 Miyagi Haïkus sera jouée le 4 mars à partir de 19h00 à la Chapelle historique du Bon Pasteur.

Plus d’informations sur http://festivalmnm.ca/mnm/fr/2015/prog/concert/33025/

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