Turangalîla : une symphonie multiculturelle

Je me suis rendu au bureau du professeur de musique Alexis Hauser pour un entretien sur son prochain concert. Ce chef d’orchestre de renom, assis devant son ordinateur, cerné par des lutrins et presque totalement submergé par des partitions de Turangalîla Symphonie d’Olivier Messiaen, préparait la pièce qu’il présentera avec l’orchestre symphonique de l’Université McGill. « J’adore Turangalîla-symphonie » dit-il, « Quand Walter Boudreau me proposa de la présenter dans le cadre du Festival Montréal / Nouvelles Musiques, je ne pouvais pas refuser cette occasion ! ». D’où vient son enthousiasme pour cette œuvre ?

« Comment ne pas aimer la Turangalîla-symphonie ? (…) c’est une belle histoire d’amour ! » En effet, cette symphonie de Messiaen est inspirée du conte médiéval Tristan et Iseult. Le compositeur français, homme profondément religieux et catholique dévoué, y montre son amour pour Dieu et le remercie d’avoir créé la beauté. Pour Hauser, Messiaen est un compositeur dans la tradition française de Debussy. Il y remarque aussi l’influence d’Igor Stravinsky et ajoute  en souriant « Tout le monde a été influencé par la rythmique de Stravinsky ». Pour me montrer l’influence française dans l’harmonique de l’œuvre de Messiaen, Hauser me demanda de me lever et de le suivre à son piano au fond de son grand bureau. « Les Français étaient obsédés par l’accord de septième de dominante ».  Hauser continua « ils terminaient leurs pièces avec cet accord, donc leurs pièces se terminaient avec un point d’interrogation », c’est-à-dire que terminer une pièce avec cet accord créé une tension, une dissonance qui donne l’impression à l’auditeur que la pièce est sur le point de se terminer, mais puisque c’est le dernier accord, la fin ne semble jamais arriver. Hauser joua l’accord de septième de dominante, une fois, puis deux. « Messiaen, lui, ne le [l’accord de septième de dominante] jouait pas comme ça, en position fondamentale : il se servait d’un renversement. » Pour démontrer la différence que peut faire le changement de l’ordre des notes dans un accord, il joua une troisième fois l’accord de septième et joua ensuite quelques fois le renversement utilisé par Messiaen. À chaque fois, il tenait les notes un peu plus longtemps pour me faire apprécier la subtile différence. « Messiaen ornait cet accord aussi avec des intervalles  de secondes. Elles sont dissonantes, mais si agréables à l’oreille ! » Même si Messiaen fait partie d’une lignée de compositeurs français, Turangalîla-symphonie est fortement influencée par la musique folklorique asiatique. Alexis Hauser suppose aussi que, puisque la pièce date des années 40, il est possible aussi que Messiaen ait été influencé par la musique américaine. Turangalîla-symphonie est donc une pièce multiculturelle.

Dans la musique contemporaine, est-il simple de faire la différence entre une pièce européenne et une Nord-Américaine ? « Aujourd’hui, c’est plus difficile. C’est parce que les compositeurs sont influencés par ça. », dit Hauser en pointant du doigt son ordinateur. Il veut dire que l’accès à Internet, l’accès à la musique de partout dans le monde,  a pour conséquence d’uniformiser les styles des compositeurs contemporains. Même s’il n’est pas nationaliste, Alexis Hauser trouve que cette uniformisation est dommage, car il souhaite que chaque peuple conserve son style distinctif et que la pluralité des styles se maintienne. Toutefois, le maestro rappelle qu’il y a aussi beaucoup de styles parallèles et qu’il n’y a pas qu’un seul vocabulaire musical. Pour illustrer ce point, Hauser décrit les différences entre les pièces américaines et les pièces canadiennes. Les pièces américaines ont été fortement influencées par la musique afro-américaine, particulièrement par son aspect rythmique. Les Européens ont été profondément marqués par cette musique. « La musique canadienne est différente », dit Hauser, « la philosophie est que tout le monde a le droit d’y apporter son héritage ethnique en tant qu’immigrant. Tout le monde est venu de quelque part, vous savez. ».

(Source : http://theinfosphere.org/Leela Copyright Matt Groening).

Vous croyez avoir déjà entendu parlé de Turangalîla-Symphonie ? Eh oui, Matt Groening a tellement aimé cette pièce qu’il a baptisé un de ses personnages de Futurama, Turanga Leela, en honneur de la pièce. (Source : http://theinfosphere.org/Leela Copyright Matt Groening).

Alexis Hauser est certain que le public montréalais et l’orchestre de McGill partageront son enthousiasme pour l’œuvre de Messaien. « C’est une pièce pour les jeunes », dit Hauser. Il prétend que, puisque les jeunes sont plutôt ouverts aux cultures étrangères, ils pourront facilement apprécier les influences de la pièce. Puisque la pièce a été bien reçue lorsqu’il l’a présentée au Japon, Hauser est aussi sûr de lui que de son orchestre, qu’il ne voudrait pas qu’on sous-estime. « Je ne dirais pas qu’ils sont des étudiants. Personne n’a fini d’apprendre, n’est-ce pas ? L’orchestre de McGill est un jeune orchestre talentueux. » En effet, en novembre, l’orchestre a présenté le marathon d’une grande difficulté technique qu’est la Symphonie alpine de Richard Strauss, une pièce d’une heure sans pause entre les mouvements. Alors que certains orchestres présentent la Turangalîla-symphonie en deux parties à l’aide d’un entracte, Hauser confirme qu’il n’y en aura pas à sa représentation. L’énergie et l’enthousiasme d’Alexis Hauser et sa troupe feront sans doute de cette représentation de l’œuvre de Messaien un spectacle à couper le souffle.

Alexis Hauser et l’orchestre symphonique de l’université McGill présenteront la Turangalîla-symphonie le 27 février 2015 à la Maison symphonique de Montréal. À ne pas manquer !

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