L’origine des premières lueurs : un entretien avec Yannick Plamondon

Billet en main, je me dirigeais vers la salle Tana Schulich pour assister au spectacle Molinari Branché !,  concert où  le Quatuor Molinari, accompagné de compositeurs se servant d’ordinateurs, jouerait des pièces contemporaines mariant musique de quatuor à cordes et sons électroniques. Le concert était précédé d’une discussion avec les compositeurs. Le directeur artistique de la SMCQ, Walter Boudreau, invita sur scène Laurie Radford, auteur de Twenty Windows, Yannick Plamondon, auteur de Aux premières lueurs, et John Rea, qui présenterait String Quartet no ̊4 du compositeur défunt Jonathan Harvey. Les compositeurs ont mis en contexte leurs pièces respectives et ont parlé de leurs inspirations. Quand  le tour de Yannick Plamondon est arrivé, il a raconté comment il avait été frappé par la beauté et la pâleur des couleurs diluées à l’eau des toiles du peintre abstrait québécois, Fernand Leduc. Plamondon continuait en expliquant que, puisque la couleur est produite par des ondes, tout comme les sons, il avait essayé de reproduire les couleurs de Leduc en musique. Ensuite, il a fait des liens entre la tradition et la modernité, la musique et la peinture, le passé et le présent, et l’art et la science.

Le Quatuor  Molinari a joué avec émotion et a interprété avec intensité les trois pièces. Pendant que le quatuor enchantait la foule à l’aide de ses archets, des bruits irréels produits par les ordinateurs venaient tantôt du plafond, tantôt du fond de la salle, parfois de la gauche et parfois de la droite.

Afin de me permettre de mieux plonger dans son œuvre et comprendre pourquoi il a fait allusion à tant de sujets variés pour expliquer Aux premières lueurs, Yannick Plamondon a eu la gentillesse de développer ses explications après le concert :

Même si la modernité est parfois comprise comme étant une rupture avec le passé et la tradition, la vision de Yannick Plamondon de ces opposés apparents remet en question les idées préconçues. Il admire la liberté avec laquelle les artistes d’art visuel moderne comme les plasticiens, le mouvement d’art abstrait contemporain dont Fernand Leduc faisait partie et le sculpteur David Atmedj, produisaient leurs œuvres. L’art visuel contemporain a dépassé, selon Plamondon, les questions clichées autour de l’art moderne et postmoderne telles « qu’est-ce que qui peut-être considéré comme une œuvre d’art et qu’est-ce qui ne l’est pas ? ». Il admire la facilité avec laquelle les artistes visuels peuvent rompre avec les clichés et les idées préconçues. Bien entendu, cette facilité vient du fait que cette rupture avec l’Histoire traditionnelle de l’art s’est produite dans l’art visuel beaucoup plus tôt que dans la musique. Pour cette dernière, la modernité est reflétée par l’atonalisme, la rupture de la forme et du temps. Ce désir de rompre avec les conventions n’est pas un refus total de la tradition. Après tout, Plamondon veut que son œuvre s’inscrive dans la tradition des plasticiens. De plus, sa vision de l’Histoire est plutôt relativiste : selon lui, il n’y a pas une seule Histoire, mais « des Histoires », c’est-à-dire, un nombre de traditions plutôt qu’une seule version de l’Histoire, celle qui est communément acceptée. Suivre une Histoire ou une tradition est pour Plamondon aussi une profonde recherche d’identité que les artistes doivent faire pour se définir. Une des difficultés, selon lui, est de faire cette recherche sans se perdre, car le Québec, sa province natale, est entré tard dans la modernité et a importé la culture européenne. « J’aime plus me définir dans un paradigme nord-américain qu’européen en général (…). On est francophone, mais curieusement, mes références sont beaucoup plus Nord-Américaines (…) ».  Il reconnaît qu’une partie de la culture québécoise est importée de l’Europe, mais s’inscrire dans la tradition européenne est accepter une forme de colonialisme.

Mais, cette recherche n’est pas sans péril : il est possible de s’y perdre. Yannick Plamondon craint de se tromper dans cette recherche identitaire liée à la tradition et les Histoires, cette recherche de vérité. Ce qui est certain est que, musicalement, il se distingue par l’utilisation du lyrisme comme structure pour ses pièces qui s’inscrit dans une réflexion complexe sur le son et la modernité. Il se considère dans « les Histoires », car même s’il écrit de la musique classique contemporaine, le lyrisme de ses compositions, qui peuvent rappeler l’ère romantique ou la musique populaire, montre une rupture avec les éléments clés de la musique classique contemporaine. Toutefois, il trouve que la modernité, cette rupture avec l’histoire, n’est pas souhaitable, mais fait tout de même partie de l’Histoire. Aucun mouvement politique ou artistique ne s’inscrit dans un vide. Il propose de comprendre l’Histoire toute en développant une liberté par rapport à celle-ci. Yannick Plamondon, aussi professeur de musique au Conservatoire de Québec, espère encourager ses étudiants et son public à mettre fin aux tabous et normes stylistique comme l’ont fait ses artistes préférés sans ignorer l’Histoire.

La tradition sous-entend la préservation, mais Yannick Plamondon trouve que préserver à tout prix une œuvre d’un compositeur vivant risque de présenter « la musique des compositeurs vivants comme s’ils étaient morts ». Il pense que « Le concert de musique nouvelle est tout sauf muséal. Ce n’est pas une activité de conservation : c’est une activité de création ». Ainsi une pièce peut changer et évoluer comme les êtres vivants et donc conserver une pièce d’un compositeur vivant, un compositeur en mesure de modifier une pièce, est absurde. Yannick Plamondon est en dialogue constant avec ses œuvres, même Aux premières lueurs : « Même encore la nuit passée je travaillais encore dessus ». La théorie de la conservation s’applique aux pièces des compositeurs morts. Yannick Plamondon cite en exemple l’interprétation de String Quartet no ̊4 de Jonathan Harvey. Un technicien équipé de spacialisateurs, d’une tablette et d’un ordinateur interprétait la partie électronique et réglait les machines afin qu’elles produisent les sons aux bons moments. Sur l’écran, des cercles bougeaient dans les cases ; ces cercles étaient des mouvements de Jonathan Harvey enregistrés dans le logiciel. « Je voyais l’artefact du mouvement de Jonathan Harvey enregistré. », dit Plamondon en regardant l’installation du technicien, « Je peux encore voir ses mains. »

L’ordinateur créait toutes sortes de sons rappelant des ambiances. J’avais l’impression d’être dans un film de science-fiction, tantôt sur une montagne et plus tard, sous la mer. Comment a-t-il fait pour que ces sons cadrent si bien avec la pièce ?

Tout d’abord, il ne s’agissait pas de la mer, ni du vent, ni d’extra-terrestres. Plamondon a fait une synthèse du bruit blanc, une addition de beaucoup de sonorités, aux ondes sonores sinusoïdales, le son pur sans harmoniques, le son le plus fondamental. En travaillant ces ondes sonores, il peut produire une variété de timbres. Il a ensuite souri en soulignant que d’autres spectateurs ont prétendu avoir entendu des flûtes et des cloches.  Il y a, en effet, une ressemblance entre le son pur et les cloches, car les ondes qu’elles produisent sont aussi sinusoïdales, mais les impressions des spectateurs sont ce que Plamondon nomme des « illusions cognitives », ce qui est différent des « trompe-l’oreille » utilisés par John Rea dans Vanishing Point. Cette illusion est causée par les associations que les spectateurs ont faites entre les sons entendus et des sons qu’ils connaissaient tandis que les « trompe-l’oreille » de John Rea sont des illusions auditives causées par les limitations du système auditif de l’être humain. Plamondon n’a jamais créé ces sonorités évocatrices dans le but de reproduire des sons bien connus. L’interprétation des spectateurs est l’association qu’ils font entre les sonorités de l’ordinateur et des sons qu’ils connaissent et l’état d’esprit dans lequel le jeu du Quatuor Molinari les a mis. Mais quelle était l’intention de Plamondon en utilisant ces sons ? Susciter chez le public un état émotif et des images vives pendant qu’ils écoutent la pièce. (12:47 à 14:24 L’aspect informatique et l’avenir de la pièce).

Même s’il fait des liens entre sa pièce et différentes formes d’art et les sciences, Plamondon ne trouve pas qu’il est forcément nécessaire de faire ce genre d’association. Il se garde d’en faire, car il est possible de donner à des œuvres des significations qu’elles n’ont jamais eues.  « Faire de la musique est un processus complexe », dit Plamondon. « On s’égare un peu quand on essaie d’amener les gens dans notre établi face à des problèmes ». Il faut se garder de faire des associations entre des choses qui  n’ont pas forcément de liens entre elles. Même si Plamondon fait allusion aux sciences, son œuvre est plus poétique que scientifique.

Aux première lueurs, est une pièce qui s’inscrit dans la tradition de l’art contemporain sans en être esclave. Elle reflète la pensée, l’identité, les influences et la quête de son auteur. Il a réussi à mettre en pratique la liberté avec laquelle ses peintres préférés créaient leurs toiles. Fernand Leduc aurait probablement apprécié  cet hommage musical.

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