Éric Champagne : quand la musique contemporaine vient directement du coeur !

par Laurence P.Rousseau

Afin d’en savoir plus sur le concert Gougeon Perspective(s) présenté ce vendredi 23 mai à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, j’ai réalisé une entrevue avec Éric Champagne, qui a composé une œuvre spécialement pour ce concert du Trio Fibonacci. Il m’a semblé intéressant d’aller chercher le point de vue d’un compositeur de la relève, qui plus est un élève de Denis Gougeon. Aujourd’hui, il nous parle de sa création Stèles, de son rapport avec Denis Gougeon et aussi de notre avenir : les jeunes ! C’est avec générosité qu’il a répondu à mes questions. Je l’en remercie. Rencontre avec un compositeur inspirant, sensible et cultivé.

Pouvez-vous nous parler de Stèles, votre dernière œuvre qui sera créée par le Trio Fibonacci lors du concert Gougeon Perspective(s)?

La création de Stèles ne s’est pas déroulée comme prévu. À l’origine, le Trio Fibonacci m’avait contacté il y a un an pour ce projet. Cependant, je savais déjà que je ne pourrais pas écrire quoi que ce soit avant la mi-mars de cette année, car mes obligations en tant que compositeur en résidence à l’Orchestre Métropolitain monopolisaient mon temps jusqu’à la création de ma première symphonie, qui eut lieu le 14 mars dernier. J’avais ensuite prévu environ 6 semaines de travail pour cette pièce. Or, la vie nous rattrape plus rapidement qu’on ne le croit et elle change nos plans sans crier gare. Le 19 mars 2014, mon père est décédé subitement à l’âge de 58 ans. Ses funérailles ont eu lieu quatre jours plus tard, le 23 mars. L’événement a été un choc pour moi, et une profonde chute émotionnelle après les sommets de joie que j’avais vécu quelques jours avant, après la création de ma symphonie. Aussi, j’ai eu beau me forcer, j’ai été incapable de composer quoi que ce soit durant un mois. Je ne trouvais pas la concentration et l’inspiration nécessaire.
Le compositeur Éric Champagne, crédit photo : La Presse

Le compositeur Éric Champagne, crédit photo : La Presse

Cependant, le deadline approchait. J’ai demandé aux musicien de le repousser un peu, question de me laisser un peu de temps pour me retrousser les manches et de m’atteler au travail. Ainsi est né Stèles, dans l’urgence de l’écriture, dans le stress du deadline (vécu comme un couperet prêt à me couper la tête à tout instant!) et, surtout, en plein processus de deuil.
Le mot stèle désigne un monument monolithe (colonne, cippe, pierre plate) qui porte une inscription, des ornements sculptés. Stèle commémorativestèle funéraire. (Définition tirée du Petit Robert)
La pièce est en trois mouvements, comme autant de monuments marquant la temporalité des événements, mais aussi comme autant de tentatives d’inscrire dans un discours une émotion, un souvenir, un état d’âme.
Stèles est dédié à la mémoire de mon père.
Comment est-ce que Denis Gougeon, en tant que professeur et compositeur, vous a-t-il influencé?
 
Je n’ai étudié qu’une année avec Denis Gougeon, lors de la première année d’un doctorat que j’ai abandonné. J’étais à un moment étrange de ma vie, où j’ai débuté mon doctorat non pas par nécessité mais parce que je ne me voyais pas faire autre chose de ma vie que d’être aux études. En fait, quand j’ai débuté cette année avec Gougeon, j’en était à ma 20e année d’étude à vie, sans arrêt depuis la maternelle! Tout au long de l’année, Denis m’a regardé travaillé et, après quelques temps, il m’a donné ce qui allait être le plus grand conseil de ma vie : il m’a dit «Tu sais composer et ce n’est pas au doctorat que tu apprendras grand chose de ce côté. Tu n’as pas besoin de ce doctorat maintenant. Alors lâche ça, part dans la vraie vie, écris de la vraie musique pour de vrais musiciens!» Il m’a carrément donné l’élan qui me manquait pour entamer une carrière de compositeur. J’ai suivi son conseil, j’ai abandonné mon doctorat et depuis, j’ai une carrière de compositeur!
Ceci dit, si je n’ai pas eu le temps d’apprendre beaucoup plus auprès de Denis, j’ai énormément appris de sa musique, que j’admire profondément. Il a cette sensibilité d’écrire pour l’interprète ET pour le public, une disposition créatrice qui m’interpelle énormément. Aussi, il jongle admirablement avec diverses conceptions harmoniques qui m’intéressent aussi en tant que créateur. La conception d’une harmonie nouvelle, a mi-chemin entre le tonal et l’atonal, avec un travail particulier sur des modes naturels et artificiels qui permettent un nouveau rapport entre la dissonance et la consonance sont marquants dans sa musique et c’est une voie que j’emprunte allègrement dans la mienne. Je dois aussi souligner que j’admire la théâtralité de sa musique, qui m’inspire beaucoup dans la construction et la direction, l’élan qui dirige une musique d’un point de départ à son arrivée.
Gagnant du prix opus de la découverte de l’année 2013, pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a mené à faire le choix de la carrière de compositeur et comment la musique contemporaine a sa place dans le paysage culturel ?
Je suis venu tard à la musique. J’ai débuté à l’école primaire, par la flûte et le chant. Je me souviens que j’étais doué, mais à cet âge, ce n’était qu’un cours comme les autres, et à cette époque la musique n’avait pas de place dans ma vie en dehors de l’école. C’est vers la fin du secondaire que j’ai débuté la composition, et c’est au CÉGEP que j’ai sérieusement orienté ma carrière vers la composition. Cependant, avant de vouloir être compositeur, je me suis découvert une passion pour l’écoute de la musique. Tranquillement, je suis devenu un mélomane curieux et gourmand. Je suis devenu compositeur car je voulais entendre ce que je n’entendais pas chez les autres compositeurs, ou encore parce que je voulais faire «sonner» certaines chose à ma façon! C’est donc cette passion pour la musique qui s’est développée lentement, mais qui fût si dévorante qu’elle me mena sur les chemins de la création.
Pour moi, la musique de concert, qu’elle soit contemporaine ou non, est le seul refuge face au commun et au superflu. Aujourd’hui, notre vie est submergée par la musique, que ce soit au sein des divers médias qui rythment nos vies (radio, télévision, cinéma, Internet) ou encore dans les espaces publics et commerciaux (ascenseur, centre d’achat, magasins…). La musique (essentiellement la chanson de nature commerciale) inonde quotidiennement nos oreilles de telle sorte que le sens de l’écoute s’engourdit, devient d’une certaine façon blasé. La musique nouvelle, et la musique en situation de concert dans un sens plus général, force l’auditeur à une écoute active, un exercice qui dépasse le simple divertissement (sans pour autant renier cet état de fait!) pour aspirer à un véritable discours artistique, une réelle manifestation de la singularité humaine.
Finalement, on a pu remarquer votre grande implication auprès des jeunes. Pourquoi croyez-vous qu’il est important d’intéresser les jeunes à la musique contemporaine ?
Mon intérêt auprès des jeunes est relativement nouveau et concorde plus ou moins avec le début de ma résidence avec l’Orchestre Métropolitain. L’OM a un mandat éducatif axé sur la jeunesse et une partie de mon travail en tant que compositeur en résidence devait épouser ce mandat. J’ai donc eu l’occasion de m’impliquer dans divers projets de création pour et avec des jeunes, en plus de réfléchir à diverses activités de création musicale conçues pour les élèves. Parallèlement, j’ai remporté, en 2012, le Prix collégien en musique contemporaine, ce qui m’a mené à écrire de la musique pour des jeunes du niveau collégial, en plus de donner plusieurs conférences dans divers CÉGEPs. Ces expériences m’ont convaincu du bien fondé de cette démarche auprès des jeunes, qu’ils soient au primaire, au secondaire ou au collégial.
Et cette implication va grandissante dans mon cheminement créateur.
Je suis extrêmement redevable à l’école publique de m’avoir ouvert aux arts. Je viens d’une famille de classe moyenne très ordinaire, sans histoire. Sans l’école publique (et je souligne publique, car il n’a jamais été question dans ma famille d’aller ailleurs que dans une école publique, tant pour des raisons idéologiques que monétaires), je ne serais jamais allé au théâtre, je n’aurais jamais entendu un orchestre symphonique, je n’aurais jamais appris à jouer de la musique. Bref, je n’aurais jamais découvert l’art, car je venais d’un milieu où l’art était très peu présent. Aujourd’hui, je suis non seulement convaincu que la présence de l’art à l’école est essentielle au bon développement pédagogique de l’élève, mais je demeure persuadé que l’art et la musique permettent à chaque enfant de devenir un citoyen cultivé et pleinement développé.
D’un autre angle, je milite pour que le compositeur soit mieux reconnu comme artiste créateur de son temps. Et cette reconnaissance, si elle ne passe pas par les médias qui éclipsent quasi-totalement ce pan de la création contemporaine artistique, elle passera par l’éducation. Aujourd’hui, n’importe qui a un DEC, a déjà lu un livre de Réjean Ducharme ou de Gabrielle Roy, connaît quelques vers d’Émile Nelligan, voire de Gaston Miron et risque d’avoir lu ou vu une pièce de théâtre de Michel Tremblay. Qu’il ait aimé ou non n’est pas important : l’essentiel est qu’il ait eu un contact avec ces créateurs, un contact qu’il n’aurait pas eu autrement. Eh bien, il serait tout aussi essentiel dans la construction culturelle et identitaire des élèves québécois qu’ils entendent quelques mesures de Claude Champagne, de Pierre Mercure, d’André Mathieu, de Claude Vivier et de Jacques Hétu. Il est impératif que ces créateurs soient reconnu comme compositeurs, et non comme étant le nom d’une salle de spectacle!
De plus, je considère extrêmement important que les jeunes aient un accès aux compositeurs d’ici dans leur apprentissage. Et ça, c’est la tâche des compositeurs de s’ouvrir au jeune public. Lorsqu’un enfant apprend à jouer du piano, il va un jour ou l’autre jouer une pièce du Cahier d’Anna Magdalena de Bach. Bon, on s’entend, ce n’est pas la Messe en si mineur, mais c’est du BACH! L’enfant joue du BACH!!! Il développe une relation exceptionnelle avec ce créateur en jouant de sa musique, et cette rencontre nourrira sa culture personnelle toute sa vie! Peut-il en faire autant avec les compositeurs d’ici? Malheureusement non! On a beau dire à tout un chacun que Claude Vivier, Serge Garant, Gilles Tremblay et tutti quanti sont des grands compositeurs de notre histoire, mais aucun enfant ne peut jouer de sa musique car elle est trop complexe, elle est réservée à des interprètes professionnels de haut calibre. Il faut que les compositeurs québécois acceptent d’écrire pour des musiciens en devenir, pour des élèves ou encore pour des amateurs. C’est la seule voie possible pour que ces futurs citoyens, ces futurs auditeurs, développent un intérêt pour la musique de création. Et je peux dire que le peu que j’ai fait en ce sens est extrêmement enrichissant, tant au point de vue musical qu’humain.
Encore là, c’est un équilibre à atteindre. Je réponds à des commandes et j’entame des projets avec des musiciens professionnels, mais je mijote aussi quelques autres projets de musique pour les jeunes… D’autant plus que je suis depuis quatre ans l’oncle des deux enfants de ma sœur, et je m’interroge beaucoup sur leur perception du fait musical, notamment par rapport aux chansons et comptines traditionnelle… Il ne serait pas surprenant que je travaille avec ce type de matériel musical dans un avenir rapproché!
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2 réflexions sur “Éric Champagne : quand la musique contemporaine vient directement du coeur !

  1. […] Champagne a composé Stèles, œuvre qui comporte trois mouvements, pour le Trio Fibonacci en 2014. Ce sera un énorme plaisir pour nous de reprendre cette œuvre à la fois touchante et expansive. […]

  2. […] surface, used as a monument, tombstone or commemorative tablet), a work in three movements, in 2014 for the Trio Fibonacci. It will be a great pleasure for us to revisit this work, which is as […]

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