DE L’IMMOBILISME DU MOUVEMENT

(Les opinions exprimées dans cette publication sont uniquement celles de l’auteur et ne représentent pas nécessairement celles de la SMCQ.)

Chères lectrices et chers lecteurs,

le sprint des manifestations sociales et étudiantes du début de la semaine étant désormais terminé, votre gréviste de chroniqueur se remet au travail pour vous faire une dernière critique : celle du concert bénéfice qui, jeudi soir dernier, clôturait la saison de la SMCQ.

C’est en présence d’un auditoire relativement nombreux que l’ensemble de la Société de musique contemporaine du Québec, sous l’habituelle direction de Walter Boudreau,  a partagé la scène de la salle Pierre Mercure avec La Pietà que dirige Angèle Dubeau ; alliance surprenante d’un soir, placée sous l’effigie d’une musique du XXème siècle rendue accessible, comme le formulait Boudreau dans son « Mot du Directeur artistique », au commun des mortels. Il faut dire que les répertoires minimaliste et répétitif (le plus souvent combinés) ont la réputation de donner accès à la musique de notre siècle assez facilement, les œuvres qui les composent, aux vertus souvent hypnotiques et aux gestes récurrents, donnant habituellement la chance au mélomane le plus instinctif de s’immerger dans le son, de les goûter sans de trop grandes difficultés.

Les musiciens de la SMCQ ouvraient le concert en interprétant Et je reverrai cette ville étrange de Claude Vivier, geste palindromique faisant se refermer la saison comme elle avait été entamée : rappelons qu’en septembre dernier avait été entendue, en concert d’ouverture, la très semblable Greeting Music du même compositeur. Écrite dans la manière homophonique caractéristique de son auteur, cette pièce ne culmine pas : c’est du Vivier, sans être du grand Vivier, quelque chose d’élégant qui pourrait être un exercice de style bien mené, mais un peu affadi par la répétition. La section centrale, où la percussion fait éclore un sentiment d’enfance facilement rattachable à la poétique du compositeur, évoque une nostalgie lointaine qui, au sein de cette pièce au caractère plus grave, fait penser au faste et à la niaiserie grotesques de ces enfants jouant aux nobles dans l’« Allégorie » des Dernières fêtes de Giraud : « Ils sont très jeunes et très vieux / Charme enfantin, grâce sénile! / À la fois tristes et joyeux / Ils ont dix ans, peut-être mille. […] J’écoute, comme un vol d’oiseaux / S’effarer leurs éclats de rire / Et je crois voir au fond des eaux / Danser des figures de cire. »

La pièce Pop Art de Régis Campo a aussi quelque chose d’enfantin, bien que cet aspect soit ici plus léger et amusant. On dirait que la musique suit le programme d’un dessin (très) animé et que les nombreux jeux de sonorité ponctuent l’action : avec humour, on dirait parfois qu’on a demandé à des acteurs de jouer des personnages et des scènes de vingt ans trop vieux pour l’innocente (à lire dans le sens d’enfantin) logique qui commande le récit. Cette désillusion railleuse laisse parfois place à une tendresse épisodique, alors que se détend et se simplifie l’harmonie variant la couleur des motifs répétés, un peu à la manière du Vortex Temporum de Gérard Grisey, auprès de qui Campo a étudié. Voici une œuvre bien vivante qui donne carte blanche aux imaginations les plus avides!

C’est avec La Belle et la bête de Philip Glass que La Pietà et Angèle Dubeau ont relevé Boudreau et ses musiciens de leurs fonctions. Je garde peu de souvenirs de cette pièce de quatre éphémères minutes, sinon celui d’une course tourbillonnante qu’habitent une tendresse harmonique certaine et un lyrisme évocateur.

Plus complexe et plus intéressante m’a semblé Girandole et danses imaginaires d’Ana Sokolović. Composé pour La Pietà en 2011, il s’agit d’un beau cycle, bien écrit, uni dans ses mouvements et toujours lyrique. De toutes les pièces de la compositrice entendues au cours de cette saison hommage, Girandole figure, aux côtés de Blanc dominant, parmi celles que j’ai le plus hâte d’entendre à nouveau! Moins facile d’accès que la musique entendue précédemment, des clés d’interprétation – balkaniques – du scénario musical ont été livrées au public avant que la pièce ne soit entendue. Pour ma part, je retiens du premier et du dernier des quatre mouvements la force de leur rythme vigoureux, et tout particulièrement l’aspect rituel du premier, au cours duquel tous les registres du violon sont habilement fréquentés. Le second mouvement, feutré, évoque une plainte sur un fond de bourdon d’accordéon que se partagent les musiciennes pour l’occasion. Le calme et la fraîcheur nocturne d’un exotisme modal y sont inspirés à pleins poumons, contrastant avec les échanges pétillants du troisième morceau, au cours duquel se fait entendre un entrelacs animé de voix haut perchées de commères se confiant à demi-voix dans un secret aussi complice que douteux!

Après cette œuvre d’une belle richesse, la pièce Road Movies I de John Adams apparaît comme une pièce d’exécution périlleuse de répétitivité (évidemment, il ne fallait pas nous inquiéter pour Louise Bessette…), entêtante et entêtée, qui avance sans répit, comme un paysage parcouru à vol d’hélicoptère, mais aussi comme étant d’un intérêt moindre. Faisant appel à un moteur rythmique trahissant la main de son compositeur, cette courte musique laisse un peu sur sa faim l’auditeur connaissant le plein potentiel d’un système sans nul doute plus approprié à la riche palette des coloris orchestraux.

Dans le Mozart-Adagio d’Arvo Pärt, l’addition d’éléments nouveaux à l’œuvre originale se fait sans heurts. Les ajouts sont subtils et appropriés; rien ne jure, rien ne dérange. Une sensibilité toute moderne est gagnée par l’ajout de modes de jeu plus « vingtièmistes », alors qu’on peut dire de l’augmentation des accords qu’elle relève davantage du domaine de l’expression que de celui de l’harmonie. C’est, comme d’autres pièces de Pärt le sont également, une œuvre où l’apparente simplicité de l’approche conjugue élégamment les attentes des oreilles les moins familières avec l’esprit d’une époque bien contrastante.

Enfin, dans le surprenant Zomby Woof de Frank Zappa, dont l’arrangement a été réalisé par nul autre que l’éclectique Walter Boudreau, La Pietà conclu son programme avec énergie, humour et couleur. On ne peut passer sous silence le caractère dominant du rock-progressif des années 1970, ni plus que ces arrangements de « back vocals » qui évoquent à la fois l’éternel et incontournable Bohemian Rhapsody de Queen, et le récent The Vice du groupe finlandais Sonata Arctica. C’était là une belle occasion de revisiter nos classiques en compagnie de musiciennes enjouées!

En somme, c’est un concert plutôt facile d’accès qui fut présenté jeudi dernier et qui, espérons-le, aura su susciter un intérêt nouveau chez nombre de ces spectateurs qui n’ont peut-être pas l’habitude de fréquenter les soirées de musique contemporaine. L’approche vulgarisatrice de cette soirée, combinée au travail appréciable des musiciennes et des musiciens n’aura certainement pas manqué d’attirer leur attention sur une musique trop peu connue et dont il reste encore beaucoup à faire pour assurer la durabilité dans nos mémoires!

L’année hommage à Ana Sokolović approche de son terme, et je tiens à profiter de l’occasion pour souhaiter à notre chère compositrice tout autant de succès dans le futur qu’elle en a rencontré au cours des dernières années. La musique de notre province a connu de très vives transformations depuis qu’elle a fait son face à face avec la modernité (tout comme notre société!…) et une nouvelle génération de compositeurs a maintenant sa propre contribution à proposer (ibid. …); tous ensemble, nous participons peu à peu à l’affirmation de notre identité culturelle, et si je n’ai qu’un souhait à formuler, en ces temps économiquement difficiles, c’est que nous vivions encore de nombreuses saisons musicales, hommage ou pas, afin que nous nous affirmions toujours davantage dans notre conviction que la musique et l’art participent des forces les plus vives de nos sociétés.

par Paul Bazin

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Une réflexion sur “DE L’IMMOBILISME DU MOUVEMENT

  1. alolalo dit :

    Superbe article, Paul ! J’aime bien ta façon de cerner le caractère et les éléments de langage de façons assez évocatrices et accessibles !

    Et tes préoccupations à la fois musicales, artistiques ET sociales que je trouve, autant que toi, essentielles à lier et poursuivre pour toute l’intégration et les impacts que toute pratique artistique cherche à exercer, incarner dans nos milieux sociaux ET politiques !

    Merci, Paul !

    Alain

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