Le concert haut en couleurs du Quatuor Molinari

Jeudi soir dernier, au Conservatoire, le Quatuor Molinari donnait une interprétation renversante de quatre solides quatuors de nos compositeurs montréalais. La rigueur des musiciens a soulevé de nombreuses exclamations et a fait l’objet de très vives acclamations. Ce concert s’inscrira sans aucun doute au palmarès des grands moments musicaux de la saison et en rapporter ici les grandes lignes suscite en moi un vif plaisir!

Suite à une causerie pré-concert au cours de laquelle Ana Sokolović, Nicolas Gilbert et Walter Boudreau ont brièvement abordé la genèse de leurs œuvres respectives, c’est devant une salle pour ainsi dire comble que le Quatuor Molinari est monté sur les planches; on comptait parmi les spectateurs de jeunes musiciens du camp de Lanaudière dont on peut d’ailleurs se réjouir qu’ils portent à leur jeune âge un intérêt aussi franc à la musique des compositeurs de notre temps.

L’œuvre Come in un film di… (2007) de Silvio Palmieri ouvrait le concert sur une note pour le moins vigoureuse. La richesse du contrepoint s’y allie avec force virtuosité aux plus divers modes de jeu, exploitant l’ensemble des possibilités sonores de cette formation dans un dialogue animé et allant où chacun occupe à son tour un rôle de soliste. Cette pièce en un sens concertante n’est pas exempte, en certains instants fort surprenants et beaux, de ce lyrisme qui inscrit une seconde section tout à fait chantante en contraste avec la première dont la vigueur tient l’auditeur en l’haleine par un jeu d’une virtuosité qui n’a d’égal que l’intensité de l’émotion qu’elle sert.

Le quatuor de Nicolas Gilbert, Fonctions vitales (2007) est une œuvre imagée, presque programmatique – comme le dit le compositeur lui-même – dont les mouvements sont entre eux plutôt contrastants malgré qu’ils soient tous trois le lieu d’un jeu variant les juxtapositions de motifs. Alors que la première section me paraît évoquer, dans ses moments les plus calmes, quelque chose de l’écriture pour cordes de Tōru Takemitsu, la seconde, qui comporte de grands pans d’une écriture homorythmique, contraste avec le contrepoint dense du quatuor de Palmieri sans pour autant en souffrir la comparaison et semble mettre en scène le désordre hâté de toute une communauté globulaire à l’heure de pointe. Enfin, le dernier mouvement, qui est une réminiscence du vaste catalogue dont la formation du quatuor à cordes fut la dédicataire privilégiée au cours des derniers siècles, peine quelque peu à mon sens à maintenir l’attention en dépit d’un agencement somme toute assez habile; il faut malgré tout reconnaître l’ampleur du défi que Nicolas Gilbert relève, au final, avec une élégance agréable.

Le quatuor Blanc dominant (1998) d’Ana Sokolović est une œuvre riche qui porte fort bien son nom pour une raison que je ne saurais justifier. On décèle sous cette musique une grande variété d’influences très bien assimilées au langage postmoderne caractéristique de l’écriture de Sokolović, faisant se succéder à la fois les mémoires de Bach, de Berg et de Stravinsky, la gravité momentanée d’un accordéon et, quelque part, une sérénade au balcon qui n’est pas dépourvue d’humour. Toujours, on a l’impression que les événements se déroulent derrière le rideau de ces épais brouillards matinaux qui éteignent étrangement tout ce qui sort du champ de la vue, le sentiment d’un silence éthéré  grouillant pourtant de souvenirs. Certains passages de ce quatuor ne sont pas sans rappeler la Ciaccona entendue en novembre dernier. De toutes les œuvres d’Ana Sokolović entendues depuis l’automne, en voici une dont la prégnance a quelque chose d’heureusement durable.

Enfin, Le grand méridien (2002) de Walter Boudreau témoigne de la maîtrise dont le compositeur fait preuve dans l’écriture pour cette formation. Quelques jeux de sonorités très intéressants alternent avec des moments d’une écriture rappelant irrémédiablement les manipulations de bandes électroacoustiques. La parenté de cette œuvre avec celles d’Alfred Schnittke tient probablement, entre autre, de la résurgence de l’idiome baroque qui contribue à créer la forte sensation d’un vertige qui s’empare de celui qui, observant le précipice du temps du bord d’une corniche, prend conscience du fait qu’il ne saurait dire si elle tiendra encore longtemps. Si la musique de Boudreau a tendance à égarer l’auditeur dans un magma dont on ne sait où il va (mais dont on est certain qu’il y va!), il faut lui reconnaître le mérite de quelques instants au cours desquels la partie de violoncelle – magnifiquement jouée, jeudi soir, par Pierre-Alain Bouvrette – rattrape la main de l’auditeur pour le guider, un moment, dans les méandres de cet univers psychédélique.

Pour terminer, je profite de cette chronique pour féliciter les membres du Quatuor Molinari pour le nouveau Prix Opus qui leur a été décerné hier à l’occasion du 15ème gala du CQM : « CONCERT DE L’ANNÉE – MONTRÉAL, Les quatre derniers quatuors de Chostakovitch, Quatuor Molinari, 26 novembre 2010 ».

© Paul Bazin

Photos: © Jacques Cabana

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