Commentaire sur « Ambient V » d’Ana Sokolović

Ana Sokolović écrivit Ambient V alors qu’elle n’avait que 27 ans. Œuvre de jeunesse, certes, il n’en demeure pas moins qu’on y perçoit déjà plusieurs des qualités qui rendent son langage musical si expressif. En outre, cette œuvre pour deux violons met en lumière certains des enjeux les plus fondamentaux de la création musicale, notamment la question du sens de l’œuvre.

Avec Ambient V, Sokolović s’inscrit dans une tradition musicale que l’on pourrait qualifier de « référentialiste ». En d’autres termes, ce n’est pas l’organisation du discours qui, ultimement, donne à l’œuvre son sens, mais bien les réalités extramusicales auxquelles elle renvoie. Je dis « ultimement », car il est bien évident que la musique est un langage possédant sa logique propre, et que sa raison d’être ne dépend pas uniquement de sa capacité à traduire en sons la joie, la tristesse, ou encore la foudre (comme dans Les Quatre saisons de Vivaldi). Le concept de variation, par exemple, joue un rôle sémantique de première importance pour celui qui écoute une œuvre aussi répétitive que le Bolero de Ravel, et ce, même si elle se rattache, par ailleurs, au monde de la danse.

Dans Ambient V, Sokolović voulut transposer musicalement deux types de réalités extramusicales : des états (l’inquiétude, le spleen et le statisme) et des processus (la progression et la décadence), chaque mouvement correspondant soit à un état, soit à un processus. Pour y parvenir, la compositrice fait appel à plusieurs stratégies compositionnelles. Le recours à des techniques de jeu évocatrices en est une, comme en témoigne la tension psychologique provoquée par les trémolos du premier mouvement. La répétition obstinée des quelques mesures formant le dernier mouvement en est une autre, dans la mesure ou elle crée un sentiment d’immobilité et, par extension, de statisme. (À notre avis, l’effet est plus ou moins réussi, car chaque répétition doit être jouée un peu plus doucement que la précédente — en fade-out diront certains —, ce qui donne l’impression que la musique « s’éloigne » de l’auditeur, qu’elle est en mouvement, et non statique.)

Certaines de ces stratégies, bien que plus difficiles à percevoir sans la partition, participent également à cette transposition musicale. La diminution progressive des valeurs de notes, employée dans le deuxième mouvement, donne une impression d’accélération, et donc de progression. Cette notion de progression est également appliquée à trois autres paramètres : l’intensité (de piano pianissimo à forte fortissimo), l’ambitus (d’une neuvième à trois octaves) et le mode de jeu (ordinario, sul tasto, sul ponticello, etc.).

En terminant, notons que ce même deuxième mouvement est intéressant pour une autre raison. En demandant aux deux violonistes de chanter leur partie instrumentale, Sokolović fait appel, peut-être sans le savoir, à un paramètre musical pour le moins original : le sexe de l’instrumentiste. En effet, suivant que nous ayons à faire à un duo masculin, féminin ou mixte, l’interprétation d’Ambient V est radicalement transformée, puisque les voix féminines et masculines se distinguent avant tout par leur tessiture. Résultat? Une œuvre aux multiples visages qui, par la clarté de son discours, fait le bonheur de tous, et en particulier celui des mélomanes!

© Jean-Simon Robert-Ouimet, 2011

Ambient V sera interprété par l’Ensemble Chorum le 22 décembre 2011 à l’occasion de son concert Conte musical.

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