Quand on voit avec ses oreilles et qu’on écoute avec ses yeux…

Vous est-il déjà arrivé d’imaginer ou de carrément voir des couleurs, des formes ou des images précises en écoutant de la musique? Peut-on dire d’un son qu’il est « mauve velouté » ou « bleu scintillant » ou encore « orange fluorescent avec des picots bleus »?

Bien que le commun des mortels n’est pas synesthète (comme Olivier Messiaen qui voyait des couleurs très précises en entendant des accords, par exemple), la plupart d’entre nous a déjà vécu une expérience où la musique stimulait, à différents degrés, notre imagination visuelle… mais qu’en est-il du phénomène inverse dont on parle plus rarement? Vous est-il déjà arrivé d’entendre de la musique ou des sons en regardant un tableau ou une sculpture?

Je me suis interrogée là-dessus en apprenant que la compositrice Ana Sokolović (entre autres) s’inspirait parfois d’oeuvres visuelles pour composer. Elle a écrit Blanc dominant, après avoir exploré l’univers du peintre Guido Molinari dont les tableaux d’une certaine époque forment une étude sur la linéarité et les illusions optiques créées en agençant des blocs ou des bandes de couleurs simples et épurées. Dans Blanc dominant, pour quatuor à cordes, Mme Sokolović, transpose les mêmes thématiques dans son univers sonore. Ainsi, dès le début de l’oeuvre, on entend de manière frappante un premier thème formé de « lignes » dramatiquement « verticales » qui semblent déchirer l’air, puis se désagréger avec le temps, suivi d’un deuxième thème complètement horizontal où les couleurs sonores se mélangent au bout d’un moment… un peu comme lorsqu’on regarde un tableau de Molinari pendant plusieurs minutes et que les lignes semblent devenir de moins en moins droites alors que les couleurs se fondent les unes dans les autres… Sériel vert-orange de Guido Molinari, en est un exemple classique typique :

La compositrice fait un exercice semblable avec des tableaux d’une toute autre époque. Par exemple, ce sont les toiles de Pieter Bruegel le Jeune (1564-1647), illustrant des proverbes flamands, qui ont été l’élément déclencheur pour ses Nine Proverbs. Voici un des tableaux en question :

Pouvez-vous y trouver les proverbes tels que « Faire porter une cape bleue à son mari (tromper son mari) » ou « Remplir le puits une fois le veau noyé (prendre des précautions après coup) »? Comment illustreriez-vous cette image en musique?

Il me semble qu’ici, le défi est encore plus grand, plus complexe que pour les tableaux de Molinari. La compositrice, dans une entrevue avec Martine Letarte, nous dit tout simplement en parlant de Nine Proverbs : «La musique est tout de même toujours très abstraite, mais je me suis en quelque sorte servie de certains mots des proverbes et des couleurs du tableau.» J’image qu’ici, les mots ne suffisent pas pour expliquer le phénomène. Je vous laisse donc écouter l’oeuvre vous-même. Saurez-vous deviner quel mouvement correspond à quel proverbe?

Nine Proverbs sera interprété samedi soir par Jean-François Rivest et l’orchestre de l’Université de Montréal (ainsi que plusieurs fois en 2012 par d’autres ensembles) et Blanc dominant sera entendu à travers le pays grâce à la tournée du New Orford String Quartet qui est aujourd’hui à Vancouver.

par Claire Cavanagh

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