Dialogue imaginaire à propos de Ciaccona

— Le concert du 10 novembre prochain, intitulé Chutes libres, fera entendre deux pièces d’Ana Sokolović : une création, Hymne d’Orford, pour orchestre à cordes et percussions, et Ciaccona, pour clarinette, trompette, piano, deux percussions, violon et contrebasse. Ciaccona… Il me semble avoir déjà vu ce mot quelque part…

— C’est très probable. Ciaccona est un mot italien signifiant « chaconne ». Peut-être faites-vous allusion à la chaconne pour violon seul de Jean-Sébastien Bach?

— Oui, c’est cela! Mais au fait, qu’est-ce qu’une chaconne?

— La chaconne est une danse à trois temps d’origine latino-américaine. Elle fit son apparition en Europe au début du 17e siècle. C’est également une forme musicale utilisant le principe de la variation.

— Comme dans les variations sur « Ah, vous dirais-je, maman », de Mozart?

— Pas tout à fait. Dans les variations sur « Ah, vous dirais-je, maman », c’est la mélodie qui est variée et qui agit comme élément unificateur du discours. Dans les chaconnes de Bach et Sokolović, l’élément unificateur n’est pas une mélodie, mais un enchaînement harmonique.

— Un enchaînement… harmonique? Je crois que vous m’avez perdu.

— Hum… Prenons le Petit Robert et cherchons le mot « musique » :

Musique : art de combiner des sons d’après des règles (variables selon les lieux et les époques), d’organiser une durée avec des éléments sonores; production de cet art (sons ou œuvres).

— L’évidence même…

— Pas si vite! Attardons-nous un instant sur la première partie de la définition : « art de combiner des sons ». Voyez-vous, s’il existe un nombre illimité de combinaisons, celles-ci ne peuvent être produites que par juxtaposition ou superposition des sons. En juxtaposant des sons, on obtient une mélodie, alors qu’en les superposant, on produit une harmonie.

— C’est logique.

— Et bien, un enchaînement harmonique, ce n’est pas autre chose qu’une séquence de sons superposés ou accords. Dans une chaconne, chaque variation est construite à partir d’une séquence d’accords plus ou moins longue. La chaconne de Madame Sokolović, par exemple, en comprend huit.

— Je vois…

— De nombreux compositeurs utilisèrent ce principe de composition tout au long de l’histoire : Frescobaldi (Cento Partite sopra Passacagli), Bach (Partita pour violon en ré mineur, BWV 1004 — Chaconne), Beethoven (Trente-deux variations en do mineur, WoO 80), Brahms (Symphonie no 4 en mi mineur, op. 98 — Allegro energico e passionate, più allegro), Ligeti (Hungarian Rock), et j’en passe… En outre, beaucoup de chansons sont en fait des chaconnes. Hey Joe, popularisée par Jimi Hendrix, en est un bon exemple. Cette idée de varier un matériau unique se retrouve aussi en peinture et en littérature; pensons à la Série des Cathédrales de Rouen, de Claude Monet, ou encore à l’ouvrage Exercices de style, de Raymond Queneau.

— Intéressant. Et qu’en est-il de la chaconne de Madame Sokolović?

— Disons d’abord qu’elle a la particularité de faire entendre deux cadences (rappelant le concerto) : l’une pour clarinette, l’autre, pour violon. Ces cadences viennent en quelque sorte briser le sentiment d’immuabilité qui se dégage toujours de ce genre d’œuvre. Bien qu’il puisse être difficile, au premier abord, d’identifier les huit accords structurant le développement de l’œuvre, on sent bien que le discours est cyclique, ce qui en facilite l’écoute. De plus, les intentions sont claires et la palette expressive est large, rendant cette pièce attrayante aussi bien pour le connaisseur que pour le néophyte.

— Tant mieux!

— Personnellement, j’ai toujours aimé les chaconnes. Leur principe de composition est simple et efficace. Un monde sonore en constante évolution : jamais pareil, toujours le même, comme la vie.

© Jean-Simon Robert-Ouimet 201

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Une réflexion sur “Dialogue imaginaire à propos de Ciaccona

  1. Claude Coulombe dit :

    Un article récent (6 novembre 2011) en langue serbe. En gros, on y discute de la redécouverte de la musique folklorique des balkans dans l’oeuvre de Madame Sokolovic. Comme pour beaucoup d’artistes, c’est parfois en s’éloignant qu’on retrouve ses racines.

    Une occasion d’apprécier la technologie de traduction de Google…

    http://translate.google.ca/translate?hl=fr&sl=sr&tl=fr&u=http%3A%2F%2Fwww.vidovdan.org%2Findex.php%3Foption%3Dcom_content%26view%3Darticle%26id%3D20675%3Aporicanje-sopstvenosti%26catid%3D44%3Akultura%26Itemid%3D71

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