JE ME SOUVIENS – IN MEMORIAM SERGE GARANT

Mon ami en lumière

Incantation du temps

J’emprunte une route qui s’en va vertigineusement

De toi

Lavée par ta lumière

Hallucinante sur le ciel

Pétrifié

Où tes yeux sont colombes

Déliant les barreaux

Agaves

De cette cage d’oiseau*

Aujourd’hui, cela fait 25 ans que Monsieur Serge Garant est décédé. Cette année, cela fait 25 ans que le milieu musical de notre province a perdu l’un de ses plus importants pionniers. 25 ans, déjà, et pourtant, quand on s’arrête pour observer l’allure à laquelle défilent les concerts et les festivals de musique contemporaine à Montréal, on se surprend de réaliser à quel point le temps a passé, à quel point le milieu a évolué. Il s’en est passé dans cette ville, depuis le concert du 1er mai 1954.

25 ans, et pas un hommage n’est rendu à Monsieur Garant. Pas un concert à sa mémoire. Une seule œuvre programmée pour toute la saison à la SMCQ. Aucune au NEM. Aucune à l’ECM+.

Nous avons la mémoire courte dans cette province où l’on ressasse encore amèrement la cuisante défaite des plaines d’Abraham. On s’indigne à penser que notre culture est menacée, on s’indigne de l’américanisation du Canada – et, par extension, du Québec – mais on oublie curieusement vite ces hommes qui se sont entièrement dévoués à l’émancipation de notre identité artistique.

J’ai écrit, dans ma première critique, que j’appartiens à une génération amnésique : allez demander aux jeunes étudiants en musique de vous nommer une seule œuvre de Serge Garant,  ou de Bruce Mather… peut-être aurez-vous davantage de chance avec Claude Vivier… qui sait? Mais sans les excuser complètement (nous sommes toujours bien les seuls responsables vis-à-vis de notre propre curiosité!), il faut bien avouer que le milieu des études ne fourmille pas nécessairement  d’occasions de se familiariser avec la musique contemporaine (et, depuis le départ de  Madame Lefebvre de l’Université de Montréal, encore moins avec la musique québécoise)! Nous sommes à bon droit de regretter le discours qui circule entre les murs de certaines de nos institutions; à une époque à laquelle on affirme sans broncher que les chapelles esthétiques sont dissoutes, comment est-il concevable que l’on balaie tout ce qui a trait au structuralisme d’un revers de la main sous prétexte de s’être libérés de l’hégémonie sérielle? La dichotomie manichéenne entre le bien et le mal est transposée en musique par l’attribution de toute une pléthore de qualificatifs péjoratifs à un courant qui a connu ses victoires et, je le reconnais, ses échecs. Il suffit de voir les aspirants compositeurs rire un bon coup à l’évocation de Schönberg ou de la Première Sonate de Boulez (qu’ils n’ont probablement jamais entendue) pour s’indigner qu’il n’y ait pas de défenseurs de la musique la plus abstraitement rigoureuse tels qu’on en rencontre pour la musique concrète désormais annexée à la musique électroacoustique.

Il faut que l’histoire soit racontée – le plus objectivement possible – afin que ceux qui se prononcent à son sujet le fassent en toute compréhension du sujet qui les occupe. Comment  se fait-il que, pour certains, l’histoire de la musique aboutisse avec Debussy et Ravel? Comment est-il possible que la sensibilité moderne fasse encore figure de monstre aux côtés du lyrisme de Chopin? En fait, comment est-il possible que de telles comparaisons soient encore établies sans nuances!? Il serait temps que les musicologues sortent des tranchées boueuses du passé et qu’ils se risquent à raconter l’histoire de notre siècle, l’histoire de la musique vivante. Il faut que les compositeurs n’aient pas peur de sacrifier à la rigueur quelques têtes d’auditeurs, faute de quoi, je crains fort que l’art, tout comme la société, soit condamné à sombrer dans une démagogie et un populisme des plus désolants. Enfin, pour que tout cela soit rendu accessible, il faut que les interprètes se mouillent, qu’ils abordent de nouveaux répertoires et, par-dessus tout, qu’ils les comprennent. Le temps est plus que venu pour que les professeurs d’instruments cessent de parler de musique « fuckée », qu’ils enseignent autre chose que les airs des plus sombres compositeurs du Baroque naissant ou les trépas douloureux (du moins, ils sont douloureux à entendre) d’un soprano sur le contre .

Je défends une position. Je trouve profondément regrettable que la musique de Monsieur Garant ainsi que les idées qui lui étaient chères soient ignorées, puisque toutes étaient porteuses de réflexions qui sont, encore aujourd’hui, de la plus juste actualité. En 2008, le monde a été retourné à l’occasion du centenaire de la naissance d’Olivier Messiaen et, en 2012, ce sera le tour du cent-cinquantième anniversaire de Claude Debussy. Pourquoi, à notre échelle, ne nous investirions-nous pas du devoir de nous souvenir de ceux qui ont jeté les bases de la vie musicale dont nous jouissons aujourd’hui? Où sont donc les discussions qui avaient autrefois lieu sur la place publique? Où sont les critiques qui ne se contentent pas de juger rapidement, qui se permettent de questionner, de réfléchir, d’instruire, qui osent douter, prendre le risque de se tromper? Où sont tous ces éléments qui, de par leur présence, évitent à la musique de passer incognito?

Je n’avais pas l’intention, pour cet article, de faire une biographie de Serge Garant ou quelques rapides commentaires sur ses œuvres; cela, les livres le feront probablement bien mieux que moi. Je crois que pour perpétuer sa mémoire, le mieux serait encore que l’on reprenne le flambeau, que l’on vomisse l’oubli comme il a vomi la stagnation, afin que demain, cet oubli ne soit pas celui de la musique qui s’écrit aujourd’hui. Pensez-y, elle pourrait être la vôtre.

Nous n’avons pas tous oublié.

* Ces vers sont tirés de divers poèmes mis en musique par Serge Garant.

Paul Bazin

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3 réflexions sur “JE ME SOUVIENS – IN MEMORIAM SERGE GARANT

  1. SImon dit :

    Il y a deux choses dans cette critique qui m’irritent un peu:

    1- « Il faut que les compositeurs n’aient pas peur de sacrifier à la rigueur quelques têtes d’auditeurs, faute de quoi, je crains fort que l’art, tout comme la société, soit condamné à sombrer dans une démagogie et un populisme des plus désolants. »

    C’est bien entendu peu important que les compositeurs écrivent une musique qu’ils apprécient eux-mêmes et encore moins important que l’auditeur l’apprécie. L’important c’est qu’elle sonne moderne! Il faut écrire une musique moderne car nous sommes à l’époque moderne…. contemporaine! :p

    Ce n’est pas en écrivant une musique inaccessible que les gens sont incapables d’apprécier que les compositeurs vont garder la «musique vivante» en vie. Ceux qui cherchent absolument à composer une musique quasi inaccessible en se réfugiant derrière le modernisme pour justifier leurs «choix esthétiques» sont ceux qui sont vraiment responsables du «déclin démagogique de l’art».

    Les compositeurs n’ont aucune obligation envers l’élite intellectuelle musicale et peuvent écrire ce qu’ils veulent. Même si ce n’est pas de la musique «vivante».

    En tant qu’aspirant/apprenti compositeur mes critères de qualité lorsque je compose sont la clarté, la cohérence (audible) et l’efficacité des moyens que j’utilise. Je me fous complètement de respecter ou non les critères esthétiques post-modernes structuralistes contemporains.

    2-En ce qui concerne Pierre Boulez: comment ne pas me moquer de lui?

    Dois-je estimer et respecter un homme obsédé par la destruction de l’art du passé? Dois-je prendre au sérieux un compositeur qui se fout de comment une pièce sonne mais qui est plutôt intéressé par sa construction. Sérieusement? un COMPOSITEUR qui se fiche de comment une pièce SONNE? Ça doit pas faire des compositions très «vivantes»!

  2. Paul Bazin dit :

    D’abord, je tiens à remercier Simon de sa réponse à mon article. Je suis heureux de savoir que mes réflexions provoquent d’aussi vives réactions, d’autant plus qu’elles vont dans une toute autre direction. Le dialogue et l’argumentation étant d’autant plus susceptibles de croître dans le terreau fertile des idées confrontées, je suis heureux de pouvoir argumenter et d’apporter des précisions sur les idées avancées dans mon article à la mémoire de Serge Garant.

    Je crains qu’on ait mis dans ma bouche des déclarations que je n’ai pas faites. Le truc est classique, sinon honnête; je veux néanmoins croire ce n’était pas là l’intention de mon interlocuteur – dont j’estime, par ailleurs, la valeur et le talent –, croire qu’il s’agit en fait d’un bénin malentendu.

    Que l’on ne se méprenne pas sur mes intentions. Je décèle sous la réponse faite à mon article une confusion que je tiens à éclaircir afin qu’il n’en subsiste rien. Je constate qu’on a fait de mes propos une synthèse quelque peu erronée menant à une interprétation inexacte de mes intentions. À la lecture de la réponse de mon collègue, je ne puis que comprendre que l’on m’attribue la prétention d’exiger des compositeurs qu’ils écrivent une musique répondant à un certain nombre de critères esthétiques et que, dans un esprit rétrograde et définitivement réactionnaire, je participe d’une tentative de restauration de l’hégémonie idéologique stigmatisant les recherches des années ’50 et ’60 – le tout au détriment des spectateurs qui, de toute façon, manifestent irrémédiablement leur désintérêt catégorique.

    Or, ce n’est pas là ce que j’ai écrit. Lorsque j’exprime le souhait que les compositeurs ne craignent pas « de sacrifier à la rigueur quelques têtes d’auditeurs », je soutiens l’idée selon laquelle une œuvre dont la genèse serait trop abondamment criblée de considérations à l’endroit du public (auquel, je le rappelle, j’appartiens moi aussi) risque d’amputer à chaque tentative ses audaces les plus susceptibles de porter quelque beauté insoupçonnée, de faire se faner avant l’éclosion la fleur des hasards bienheureux.

    Je n’ai pas non plus exigé de nos créateurs qu’ils composent une musique répondant à des critères stylistique prédéterminés, et encore moins qu’ils le fassent en dépit de leurs propres goûts et intérêts; j’ai simplement fait la requête qu’on cesse de véhiculer sur le structuralisme et la méthode sérielle des préjugés ne reposant pas sur une compréhension éclairée de leurs rouages. J’ai écrit qu’il faut « que l’histoire soit racontée – le plus objectivement possible – afin que ceux qui se prononcent à son sujet le fassent en toute compréhension du sujet qui les occupe. » En ce sens, je regrette que le commentaire formulé par mon confrère au sujet de la musique de Pierre Boulez vienne avec tant de bonne volonté renforcer mon argument. Lorsqu’il écrit que celui-ci est « un compositeur qui se fout de comment une pièce sonne », il perpétue l’erreur trop fréquemment rencontrée, qui ne prend toujours en compte que des pièces écrites au cours des vingt premières années de la carrière du compositeur. Je l’incite en ce sens à écouter « Repons », qui lui fera peut-être convenir que Boulez ne se fout pas de comment « sonne » une pièce; peut-être que d’entendre les halos sonores de « Sur incise » le convaincra qu’il y a des œuvres de ce compositeur qui triomphent de la nécessité expérimentale prédominante caractérisant les « Structures » et « Le marteau sans maître ».

    Je ne doute pas que les intentions de mon collègue aient reposé sur les plus honnêtes motivations. Cependant, sa réponse m’incite à souhaiter plus vivement encore la réhabilitation prochaine d’un discours exempt de zones d’ombre et qui autorisera simultanément l’appréciation éclairée de la musique à laquelle il aspire, de celle de Pierre Boulez et de nombreuses autres encore. À une époque qui se revendique de la multiplicité des allégeances stylistiques, je ne crois pas que toutes doivent demeurer, en définitive, irréconciliables.

  3. Justin Bernard dit :

    Ma réponse s’adresse ici à la critique de Paul Bazin.

    Il est, en effet, regrettable de voir que l’on ne rende pas hommage à un artiste et créateur québécois tel que Serge Garant à l’occasion du 25eme anniversaire de sa mort, dans une province/nation qui cherche à affirmer une identité culturelle forte. On préfère honnorer, que dis-je, canoniser André Mathieu, né la même année (en 1929) mais diamétralement opposé à Serge Garant quant au style musical. André Mathieu, malgré quelques traces de modernismes dans sa musique, appartient plutôt à une mouvance néo et même post-romantique tardive du XXeme siècle. Sa musique reste donc « audible » pour un public qui baigne encore et toujours dans le romantisme, aussi bien instrumental que vocal (symphonies et concertos, d’une part, lieders et opéras, d’autre part).

    Et c’est là que le bas blesse. Les oeuvres contemporaines du passé n’ont finalement jamais atteint un large public à l’époque, elles ne le sont toujours pas aujourd’hui. Cette musique rebelle qui a voulu mettre à terre le monstre de tonalité vieux de six siècles s’est toujours heurtée à la concurrence, comme jamais auparavant dans l’histoire de la musique. Tous les Mahler, Richard Strauss, Rachmaninov, Chostakovitch ont manifesté, à la même époque, cet attachement indéfectible à la musique classique qui a évolué vers le romantisme. La concurrence était assez loyale et équilibrée à l’époque, dûe en partie au fait que la musique atonale représentait une nouveauté et une véritable expérimentation musicale. Aujourd’hui, la musique contemporaine a perdu son combat pour l’affirmation de soi, face à la musique populaire qui est devenue la référence musicale, entraînant avec elle un appauvrissement stylistique vertigineux. La musique classique et romantique, elle, a davantage réussi à se maintenir. Elle a au moins la tonalité en commun avec la musique populaire et plusieurs artistes populaires s’en inspirent encore.

    La musique contemporaine, au lieu d’être abandonnée par ses compositeurs et auditeurs, s’est retirée dans des cercles privés où elle peut contrôler sa reception, protégée du monde extérieur qui a eu à son endroit des propos assassins. Elle erre ainsi dans des sphères obscures de la création musicale. Elle restera à jamais comme une enfant qui a abandonné ses parents et qui se retrouve livrée à elle-même. Elle forme néanmoins des alliances de circonstance avec le cinéma mais, se rabbaissant à une musique de film, elle perd alors sa vocation première qui est d’être indépendante.

    Elle revendique sa modernité, encore aujourd’hui. La musique que l’on appelle contemporaine ne l’est, en fait, plus depuis bien longtemps. Elle est déjà vieille de plus d’un siècle, grâce aux premiers compositeurs de musique atonale. Bien sûr, l’enregistrement, de nouveaux moyens electro-acoustiques et l’esprit de révolte ont permis l’exploration d’un nouveau champ sonore. Elles ont ouvert de nouvelles perspectives pour la création. Mais aujourd’hui, les créations auxquelles nous assistons en concert ne sont que d’éternels rejetons, vestiges d’un passé musical marqué par de grandes figures véritablement créatrices. Quand elle n’a pas réussi à s’imposer et qu’il n’y a plus d’espoir pour elle, une révolution s’essoufle inévitablement.

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