Entre l’unité et la variété: la question de la cohérence

Jeudi dernier, la SMCQ chapeautait la venue à Montréal de l’Ensemble Aventa, dans le cadre de sa série hommage à la compositrice Ana Sokolović. À cette occasion, la salle du Conservatoire a ouvert ses portes à un nombre respectable d’auditeurs, venus entendre un programme que l’on pourrait qualifier, dans son ensemble, d’hétéroclite.

La variété des inspirations que l’on décelait sous la musique était surprenante, parfois troublante, et n’a surtout pas manqué de soulever certains questionnements quant à la notion d’unité esthétique au sein d’une oeuvre.

Les pièces du compositeur canadien Rodney Sharman se sont démarquées par leur grande cohérence. Alors donnée en création montréalaise, Prelude to Elsewhereless est une pièce contemplative, statique, qui respire, qui s’éteint comme elle avait commencé, dans le calme et, surtout, sans prétention. Sans plus d’artifices, les trois Cabaret Songs du même compositeur, interprétées en seconde partie par le baryton Vincent Ranallo, sont dans un style résolument anglais et rappellent par instant la Sérénade pour ténor, cor et cordes (op. 31) de Benjamin Britten. Bien que la voix  gagnerait à sortir davantage de la masse orchestrale, ces mélodies demeurent d’écoute agréable. Certains pourraient questionner la pertinence d’une telle esthétique pour des airs composés entre 2001 et 2008, mais j’ai personnellement été surpris par l’agréable fraîcheur que ces pièces apportaient au concert.

Les Tanzer Lieder d’Ana Sokolović, aussi interprétés par M. Ranallo, ne m’ont malheureusement pas semblé parvenir à éclore entièrement dans cette version pour baryton; il est probable que celle pour soprano eut accordé d’avantage de place à la voix en d’autres circonstances. Jeudi, cette dernière n’échappait malheureusement pas au tissu musical qui lui, évoquait tantôt le Erwartung d’Arnold Schönberg, tantôt l’esthétique comique de certaines mélodies populaires anglaises. Vincent Ranallo a interprété les textes de Francisco Tanzer avec une humilité que l’on souhaiterait observer chez davantage de solistes. Certains mots de ces vers m’ont toutefois paru trop bruts, trop communs; par conséquent, ils m’ont semblé contraster trop vigoureusement avec l’atmosphère poétique des mélodies de Mme Sokolović.

Voluptuous Panic de Paul Frehner, en deux mouvements, a quelque chose d’entêtant, d’obsédant, même, quelque chose qui – il faut le dire – s’étiole trop rapidement. La clarté formelle fait du bien, mais le second mouvement ne rend pas grâce au précédent qui, bien construit, a la grande qualité de ne pas facilement révéler les tenants et les aboutissants de la pensée du compositeur. Dommage que la fête paysanne – bien écrite, il me semble – soit si prévisiblement interrompue par le sombre orage se profilant à l’horizon des sons menaçants. On dirait que c’est chose obligée que de terminer une scène pastorale dans le sang ou sous la pluie; il y a là trop d’évocations d’une élémentaire facilité.

Enfin, le Kafkapriccio du Danois Poul Ruders est une œuvre qui, disons-le, pêche « par excès de complaisance », faisant succéder sans scrupules des instants de folklore à d’autres n’ayant rien à envier au lyrisme larmoyant du cinéma à l’eau de rose, appelant ici à la rescousse l’extrême aigu du violon et là les arrangements d’orchestre destinés aux chansons de Frank Sinatra. Le dernier mouvement laisse pourtant entrevoir le talent du compositeur, dans une atmosphère se rapprochant de The Unanswered Question de Charles Ives. La Géométrie sentimentale de Mme Sokolović, dont l’éclectisme des matériaux peut potentiellement surprendre et dérouter l’oreille, semble, en comparaison, indubitablement plus unifiée sur le plan esthétique.

Définitivement, la variété des œuvres au programme du concert de l’ensemble Aventa avait de quoi satisfaire un large éventail d’auditeurs et montrer la pluralité des directions empruntées par la musique de notre époque. Suite à ce concert, je ne puis m’empêcher de me demander quelle place devrait être accordée à la notion d’unité formelle dans le processus créateur. Je sais qu’il fut un temps où ces questions se discutaient sur la place publique; je vous invite à lancer la discussion.

Paul Bazin

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :