Une soirée sous le signe de la mémoire

Nous apprenions cette semaine le décès de Madame Maryvonne Kendergi. Les articles ont fusé de toute part, rappelant la contribution monumentale de cette grande dame à l’émancipation de notre vie musicale contemporaine : son implication dans la fondation de la SMCQ, ses nombreuses réalisations à la radio ainsi que son activité pédagogique à l’Université de Montréal ne sont que quelques-unes de ses réalisations les plus remarquables.

Claude Gingras a reproché à la SMCQ d’avoir passé ce décès symbolique sous silence. Il serait pourtant pertinent – et nécessaire – de souligner qu’on y fit très abondamment référence au moment de la projection du film Musique pour un siècle sourd (1999) de Richard Jutras ainsi qu’au cours de la table ronde qui suivit, durant laquelle le réalisateur, la compositrice Ana Sokolović et l’auteur Réjean Beaucage lui ont rendu un hommage chaleureux.

La projection du film de Monsieur Jutras et l’audition des pièces de Mme Sokolović se sont combinés en un regard jeté sur notre histoire musicale. Vendredi soir, Musique pour un siècle sourd, et Jeu des portraits se sont joint en une seule main tendue à travers le temps, comme un signe de refus de l’amnésie générale qui caractérise la méconnaissance des jeunes de ma génération au sujet de l’histoire musicale de notre province. Je crois regrettable de n’y avoir pas rencontré davantage de ces derniers; il est vrai que l’on se préoccupe considérablement, dans nos Universités, de jouer et de rejouer les sempiternels nocturnes de Chopin ou de vocaliser sur un air usé de Mozart. J’espère que l’on ne me fera pas l’insigne déshonneur de croire à un mépris hautain de ma part; je trouve simplement inquiétant qu’un nombre considérable de nos futurs musiciens ne ressente pas la nécessité de s’instruire au sujet de l’activité créatrice qui sévit actuellement, débordante, pourtant.

Aussi fus-je très heureux de l’initiative de la SMCQ, qui convia à son concert une centaine de jeunes – très attentifs! – du camp de Lanaudière, accompagnés de leurs parents. Le Jeu des portraits de Mme Sokolović rend hommage, dans son langage propre, à quatre pionniers de la création musicale au Québec. J’ai davantage apprécié les mouvements Plages et Chants, dédiés respectivement à Serge Garant et à Claude Vivier. On perçoit bien l’influence pointilliste du premier, où s’ajoute cette sensation très rythmée caractérisant l’écriture d’Ana Sokolović. Les résonnances du second contrastent avec la percussion d’inspiration varésienne qui teintait l’écriture de Monsieur Garant, et évoquent à la fois les Cinq chansons pour percussions et le Pulau Dewata de Claude Vivier.  

J’ai trouvé fort plaisant d’entendre en concert les Trois préludes de Rodolphe Mathieu. C’est une musique qui cherche, qui éclot tout juste dans le silence de l’auditoire attentif. C’est une musique audacieuse, aux harmonies surprenantes, une musique qui ne dit que l’essentiel. Dommage qu’on néglige tant le catalogue de ce compositeur, trop souvent éclipsé par l’engrenage industriel soutenant la production grège de son fils.

Le Quintette de Serge Garant est d’une écriture rigoureuse, sans compromis. Cette pièce questionne, interroge l’auditeur, chemine solitairement dans l’esthétique silencieuse qui caractérise le lyrisme du compositeur; chaque audition de l’une de ses œuvres me rappelle d’ailleurs immanquablement l’actualité déconcertante de ses propos sur la musique et la pertinence de ses recherches.

Très contrastante, la pièce Greeting Music de Claude Vivier hypnotise par ses courtes cellules répétées aux rythmes de gamelan. Elle évoque un dialogue intérieur curieux, qui n’échappe malheureusement pas aux tics d’écriture de son auteur; peut-être m’a-t-elle trop fait penser à certains passages du Lonely Child, ou à Cette ville étrange. « Dire, certes, mais pourquoi redire? »

Puis, c’était à l’Aria de Jean Papineau-Couture de clôturer cette section du concert consacrée aux compositeurs ayant inspiré Ana Sokolović. Visiblement difficile à interpréter, cette pièce inspire le paysage inerte qu’une brise caresse, parfois, qu’une touche de lumière vient enluminer sans réellement en modifier la nature.

La dernière œuvre au programme, Géométrie sentimentale, donnait de nouvelles pistes d’interprétation quant à l’esthétique de la compositrice. On comprend que la structure en quatre parties du Jeu des portraits correspond au langage fragmenté de cette dernière Géométrie et que l’éclectisme des passages regroupés en un genre de patchwork très coloré pourrait être rapproché du cubisme plastique. On a parfois l’intuition d’une référence moins abstraite, à la fois éphémère et insaisissable. J’ai été saisit par la fracture évidente qu’il existe entre les esthétiques des pièces présentées au cours de ce concert, témoins indélébiles du temps écoulé. Étrangement, j’avoue mieux comprendre le langage brut de la musique de Serge Garant que celui d’Ana Sokolović. Simple question de familiarité, je suppose. Ce sera l’un des grands avantages d’une telle saison : entendre régulièrement la musique de cette jeune créatrice permettra à tous et chacun de s’y confronter régulièrement et – je l’espère – de l’estimer en toute connaissance de cause au terme de l’année. Quoi qu’il en soit, ce sera une occasion formidable pour faire le point sur les diverses avenues empruntées par la vie musicale actuelle.

Au demeurant, toutes mes félicitations à Mme Sokolović, et bonne saison à tous.

Paul Bazin

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