Décès de la Grande Dame de la musique contemporaine

Maryvonne Kendergi s’éteint après avoir été au service de la création musicale pendant plus de cinquante ans au Québec. Membre fondatrice de la SMCQ, elle en a assuré la présidence de 1973 à 1982.

Nous partageons avec vous ce texte écrit par Louise Bail, musicologue et biographe de Mme Kendergi. ________________________________________________________________________

Montréal, 27 septembre 2011 — Les étudiants qui ont fréquenté ses cours de
musique contemporaine et canadienne à la Faculté de musique de l’Université de
Montréal et les auditeurs qui ont suivi ses entrevues, ses analyses et ses
commentaires à la radio et à la télévision de la Société Radio-Canada, de 1958 à
1990, apprendront avec tristesse le décès, survenu le 27 septembre au soir, de celle qui se désignait dans un élan d’affection comme la « grand-mère des
compositeurs ».

Deux axes ont canalisé les aspirations de carrière de Maryvonne Kendergi :
l’animation culturelle et musicale, principalement par la radio et par un
enseignement universitaire adressé à des étudiants avides de nouvelles
perspectives. Armée de son micro, Maryvonne Kendergi a joué un rôle central par ses interventions et ses commentaires dans le domaine de la musique
contemporaine, à une époque dite d’« avant-garde » dont les paramètres étaient
alors fort peu connus des Québécois. Comme professeure, elle dressait à ses
étudiants le cadre analytique des grandes oeuvres qu’elle présentait à la radio,
organisait des discussions avec les compositeurs d’ici (les Papineau-Couture,
Tremblay, Prévost, Morel, Hétu et autres) et invitait à la Faculté de musique de
l’Université de Montréal les compositeurs et interprètes qu’elle faisait venir
d’ailleurs, principalement d’Europe (Stockhausen, Messiæn, Xénakis, Berio, Boulez, Ligeti, Kagel, Amy, Constant, etc.).

Ses dons d’animatrice et d’organisatrice se sont manifestés par d’innombrables et de remarquables réalisations. La série d’émissions Festivals européens (1956-1962), où elle mettait en ondes des oeuvres qu’elle rapportait des grands festivals d’Europe, lui ouvre les portes d’une brillante carrière radiophonique. En 1961, avec Pierre Mercure et Serge Garant, elle organise la Semaine internationale de musique actuelle dans le cadre du Festival de Montréal. Cette semaine sera un extraordinaire électrochoc pour le milieu de la création musicale qui se voyait enfin propulsé dans la vie culturelle montréalaise et internationale. À l’instigation de Pierre Mercure, malheureusement décédé avant qu’il ait pu voir son projet concrétisé, elle contribue à instituer la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ, 1966) aux côtés des compositeurs et musiciens qui forment le noyau fondateur : Serge Garant, Jean Papineau-Couture, Hugh Davidson et Wilfrid Pelletier. En 1967, elle est invitée par Jean Papineau-Couture à intégrer le corps professoral de la Faculté de musique de l’Université de Montréal. Avec l’aide de ses étudiants, elle y conçoit et y organise en 1970 les Musialogues, dont les activités continueront d’animer la vie musicale universitaire et montréalaise au-delà de sa prise de retraite de l’université en 1981. Peu de temps auparavant, en 1980, elle avait volontiers prêté son concours à la fondation de l’Association pour l’avancement de la recherche en musique du Québec (ARMuQ), devenue, en 1990, la Société québécoise de recherche en musique (SQRM). Elle en devint la première présidente. Dans cette foulée d’encouragement des études sur la musique québécoise, elle fera don à l’Université de Montréal d’un fonds Maryvonne-Kendergi, dont les bourses sont annuellement attribuées aux étudiants de maîtrise et de doctorat en musicologie. Gilles Tremblay voyait dans ce geste plus qu’un don ; il y voyait une sorte d’acte de foi envers la musique québécoise.

Maryvonne Kendergi a toujours clamé sa reconnaissance envers ce Québec qui l’a accueillie et qui lui a offert les possibilités de brillantes réalisations. À sa retraite, son engagement envers la musique s’est mué en un mécénat actif dans des organisations d’oeuvres caritatives et sociales (Ad Lucem, ATD Quart-Monde, les Petits Frères des pauvres, le Chic Resto Pop…). Fervente apôtre de la langue et de la culture française, à la demande du Premier Ministre Jacques Parizeau, en 1995, elle n’hésite pas à se porter à la défense du « oui », consacrant, par cette adhésion,son appartenance à la citoyenneté des Québécois.

Le Québec aura permis à cette Arménienne de Cilicie devenue Syrienne après le
génocide de 1915, formée comme pianiste à l’École normale de musique de Paris
(1928-1933) tout en étudiant la littérature, l’esthétique et l’histoire de la musique et de l’art dans les grandes institutions de la Sorbonne (1937-1942), d’inscrire son idéal, en tant que femme arménienne, musicienne, chrétienne, française et
québécoise, dans le sillage de l’explosion culturelle et moderne de la Révolution
tranquille.

Les grandes institutions gouvernementales, universitaires et culturelles du Québec et du Canada lui ont décerné les plus hautes distinctions, rendant ainsi hommage au talent, à la passion et à la détermination qu’elle a toujours su inscrire au service de son milieu d’adoption.

Source: Louise Bail

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2 réflexions sur “Décès de la Grande Dame de la musique contemporaine

  1. Jean Pasquero dit :

    Maryvonne Kenderdi 1915-2011

    En apprenant la triste nouvelle de son décès, il m’est revenu aussitôt quelques petits contacts personnels avec Maryvonne Kendergi, la femme tout autant que le personnage. Par exemple sa voix, qui avait tant parlé de musique contemporaine, et que l’on reconnaissait tout de suite, pas seulement par le timbre, mais encore plus par sa vitalité; ou mon étonnement, au détour d’une vieille photo, de découvrir qu’elle aussi avait été jeune et coquette, tant elle paraissait ancrée au cœur de notre monde musical depuis toujours; ou cette inépuisable éloquence, cette inébranlable conviction, pour mettre en valeur l’incomparable éclat qu’elle trouvait dans la musique de son temps; ou encore cette petite anecdote, il y a quelques années lors d’une rencontre avec une amie commune quelque part dans les cantons de l’Est, qui me valut cette profession de foi : « Ah non, vous savez, il faudrait qu’il s’agisse d’une exécution vraiment exceptionnelle, et encore, pour que j’aille à un concert de musique classique. La seule chose qui m’intéresse maintenant, c’est la musique de création, alors là oui, c’est autre chose. Mais la musique classique, le baroque en particulier, c’est un peu toujours pareil. Vous voyez, j’ai aimé ça dans ma jeunesse, mais ça ne m’intéresse plus, plus du tout ». Je lui avais juste demandé si elle projetait de se rendre au concert du soir au Centre d’arts Orford tout près. L’âge l’avait rattrapée, elle se déplaçait difficilement, mais sa voix traduisait toujours le même vigoureux enthousiasme, la même ouverture sur l’avenir, la même foi en la jeunesse qui composait, la même fascination pour ce qui avançait, dissolvait les conformismes et prenait d’assaut les barricades. C’était assurément une « grand-mère » peu ordinaire.

    Jean Pasquero

  2. Claude Coulombe dit :

    C’est avec tristesse que j’apprends le décès de Mme Maryvonne Kendergi.

    Comme beaucoup de Québécois, c’est à travers sa voix à l’accent franco-arménien si typique et ses choix musicaux éclectiques que j’ai été initié à la musique contemporaine. D’abord curieux, à force de l’écouter, Maryvonne a fini par me communiquer sa passion pour cette étrange mais combien belle musique. Elle m’a aussi fait découvrir et apprécier les compositeurs et musiciens d’ici.

    Réjouissons nous que sa vie fut bien remplie et qu’elle nous laisse un héritage important dans la SMCQ, son enseignement, et dans l’amour de la musique qu’elle a su communiquer.

    Elle continuera à vivre dans nos mémoires.

    Ci-dessous, un hyperlien vers un portrait de Maryvonne Kendergi sur la chaîne culturelle.
    http://www.radio-canada.ca/radio/profondeur/Kendergi/emissions.shtml#

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